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JOCELYNE ALLOUCHERIE. PAR-DELÀ ET AILLEURS

par Sylvain Campeau
 



[…] bâtir est déjà, de lui-même, habiter 1.
– Martin Heidegger




Hors-habitat


Par l’image et la masse, Jocelyne Alloucherie crée des représentations épurées et tronquées, peaufinées et rudimentaires d’habitats. Si ces environnements déstabilisent, c’est évidemment que les allusions à des meubles ou immeubles singuliers sont infiniment subtiles, qu’elles font leur chemin en nous comme un soupçon. Nous y pénétrons, pétris de stupeur, sans trop savoir quelle position nous pourrions bien occuper en relation avec ce mobilier. Notre présence nous apparaît soudainement comme quelque chose d’assez inattendu et même d’irrévérencieux. C’est une habitation difficile et dérangeante, au milieu de ces pièces parmi lesquelles on ne sait plus vraiment comment se mouvoir, encerclés que nous sommes de pans incomplets, de coins d’angles squelettiques ou massues, aux renflements, épaisseurs et volumes dépareillés. Devrait-on les approcher comme des proto-maisons, une sorte de degré infra de l’habitat ? Ou sont-ce plutôt des versions postmodernes d’immeubles faisant jour de toutes parts ?

Ces demeures incomplètes sont en fait des moules de nos présences, des effigies ou des fétiches qui portent bien haut la mouvance des sens qu’on y projette. Car ce jugement que nous tentons de porter sur ces œuvres ne nous mène vers nul autre lieu que nous-mêmes, dans l’aire minime qu’il nous reste à occuper, depuis nos pieds. C’est que, par les représentations que nous renvoient ces œuvres, notre image est partout; c’est de cette présence essentielle dont il est finalement ici question. Comment habitons-nous notre monde, au sein de ces remparts que nous nous sommes érigés selon des préceptes et principes qui sont tous autant de constructions où notre inquiétude partout se mire ?

Images mobilières donc mobiles, elles sont soumises aux incessants réaménagements que l’artiste fait subir à ces éléments et paraissent revêtir une importance éphémère et relative, l’artiste pouvant très bien envisager que les œuvres ne survivent pas à l’exposition. C’est que les objets d’art ne sont pas la fin dernière de ce travail; ils ne sont que l’outil nécessaire à cette révélation. En témoigne cette citation de l’artiste : « Je fais souvent ce rêve : je suis à l’intérieur d’une demeure immense, infinie, toujours diverse et semblable : et toutes les choses s’y achèvent là où tout recommence… 2 ». Par-delà la finitude des pièces mobilières et immobilières incessamment réaménagées, il y aurait l’infini de notre présence qu’on ne sait pour l’instant mesurer qu’à la pérennité des habitations qui nous emprisonnent…

Là tient sans doute l’essentiel du propos de Jocelyne Alloucherie. Ces œuvres sont des lieux transitoires où s’élaborent divers types de présences et de rapports au monde; théoriques, critiques, existentielles… humaines.



Habiter est la manière dont les mortels sont sur terre 3.
– Martin Heidegger




Hors-médium

Ces constructions ne sont pas seulement des habitacles, vestiges de ces abris que nous nous concevons. Ce sont des œuvres d’art; elles sont imprégnées de ce que la culture et l’histoire de l’art ont préparé et ont retenu de ces œuvres que les hommes et femmes ont réalisées par le passé. Elles se proposent, lestées d’une histoire, d’antécédents et de précédents. Il en irait autrement que les travaux de Jocelyne Alloucherie ne trouveraient aucune résonance en nous. Aussi faut-il tout aussi bien approcher ces pièces comme des habitacles conceptuels, des lieux aux échos multiples, entretenant avec les disciplines auxquels elles empruntent des relations nombreuses. La question est donc de savoir comment elles abordent exactement ces médiums auxquels elles se réfèrent, quels sont les enjeux qu’elles réveillent et sollicitent et ce qu’elles en font.

C’est en 1991 qu’est avancé pour la première fois, dans le cadre d’une exposition consacrée à cette thématique hybride 4 , le terme de « photo-sculpture » pour qualifier des œuvres où l’un et l’autre de ces médiums se rencontrent et se toisent. Parmi les travaux alors présentés apparaissaient des pièces de Jocelyne Alloucherie. Il était attendu à l’époque de chercher, au sein de mises en scène de nature installative et spéculative, à mettre en rapport les différents médiums artistiques dans un désir de mesurer les conditions de possibilité, les fondements épistémologiques sur lesquels ces médiums reposaient leur effet. Chacun se montrait donc comme une sorte d’ersatz, de manifestation idéale, de représentation générique de ce qui en allait de ce médium, de tout ce qui le fondait matériellement, historiquement; de tout ce qui, en sa définition, pouvait apparaître de convenu, de culturel, de construit. Toute sculpture était présentation de LA sculpture comme genre, était opération spéculative, retour sur ses propres enjeux.

C’est quelques années auparavant que, dans une communication donnée lors d’un colloque, Johanne Lamoureux avait avancé que les relations entre photographie et sculpture étaient de nature allotopique, qu’entre l’un et l’autre de ces médiums se présentait une différence de nature inaltérable. La tentative d’intégration réciproque de ces médiums, écrivait-elle,

se heurte à la photographie comme à un noyau inassimilable (et qui de plus parfois germe et métamorphose l’œuvre entière). La photographie ne se laisse pas digérer; elle ne cesse d’imposer sa présence dans l’œuvre comme allotopie quitte à parfois s’étendre jusqu’à faire de l’œuvre entière un fragment allotopique dans l’espace 5.

Or, bien que toutes deux soient des commémorations, la première servant de marqueur d’un lieu sur lequel elle s’élève, commémoration de l’événement particulier qu’elle met en exergue et en évidence, la seconde, témoignage d’une coprésence passée, il n’en demeure pas moins que sculpture et photographie se trouvent effectivement à difficilement cohabiter. À cause, peut-être, de la nature tridimensionnelle de la première par rapport aux deux dimensions de la seconde; de l’impact aussi, sans doute, trop prégnant du référent dont la photo peine parfois à s’extraire, ou qu’on s’échine désespérément à minimiser, qu’en sais-je…, images campées devant des pièces de matière brute de plus en plus appliquées à éviter toute référence réaliste et à révéler ce dont serait faite la matière propre de son occupation de l’espace. Toujours est-il qu’on ne peut échapper à la question de la nature allotopique de leurs rapports. La commune présentation de l’un et l’autre, conjointe, crée un climat conflictuel, un terrain installatif de collisions.

Dans les textes que j’ai précédemment consacrés au travail de Jocelyne Alloucherie, j’ai souvent cherché à montrer comment masses monumentales et images minimales formaient un couple où l’un et l’autre cherchaient à revenir à leur essence, comment l’un et l’autre jouaient de leurs composantes essentielles et se les échangeaient dans un jeu où ce qu’il est usité de rencontrer comme un élément incontournable de l’image devient masse et vice versa. Comment autrement saisir et comprendre à quel point les images s’encadrent de montants volumineux jusqu’à former à eux seuls des sculptures angulaires ? Comment ne pas voir à quel point certaines surfaces des masses lisses se proposent comme délimitation d’une visée qui donne vue sur une image ou encore comme surface miroitante s’offrant comme réceptable de l’image ? Prenons pour seul exemple la sculpture publique que fit Jocelyne Alloucherie sur les terrains de l’Hôpital Notre-Dame de Montréal. Au centre de cette arche renversée, de ce U ouvert et anguleux, le creuset central, légèrement incurvé en son milieu, montre une dénivellation où les ombres changeantes des arbres environnants viennent se figer en images fluentes et éphémères, sans cesse remaniées par l’humeur du temps et par la course du soleil. Cette structure sert de réceptacle à une image mouvante qui se forme en elle, comme rêvée, utopie accueillante où les ombres se coulent.

Il en va évidemment de même avec les images de pavements et de sols, avec aussi celles des ombres déclinantes que le soir assène aux architectures modernes de nos villes occidentales. Passée l’évidente référence à l’architecture, les masses sculpturales et architecturales sont ici des formes qui apparaissent évidées, délestées de leur poids et de leur dimension. La matière brute et tridimensionnelle est ici aplatie et nivelée et elle n’est qu’ombre tombée ou découpe sur un ciel crépusculaire, en ce moment de la journée où les ombres, justement, trahissent les allures réelles (rebelles) des obstacles que rencontre la lumière. Autant l’image est une présence éthérée et créée par l’œuvre sculpturale, autant la sculpture est elle-même en position de sous-figuration dans l’image. Non plus simples repoussoirs l’une pour l’autre, tel que le suggère Johanne Lamoureux, l’image et la sculpture apparaissent ici essentielles l’une à l’autre par l’entremise de l’ombre. La lumière a besoin de l’obstacle de la chose volumineuse pour créer l’image. Cette ombre essentielle l’est tout autant pour la sculpture dont on ne saurait révéler les formes sans cette caresse lumineuse qui la façonne.

On a déjà tenté de cerner, dans un texte précédent 6, comment la pratique sculpturale de Jocelyne Alloucherie, épousant les formes d’ensembles pierreux aux résidus alluvionnaires, d’une sorte de sédimentation des matières œuvrant à la composition sculpturale, est passée de la représentation d’un tellurisme des matériaux bruts à des stèles et monuments aux angles abrupts, aux formes angulaires et denses intégrant et encadrant, parfois à distance, des images photo montrant des paysages sombres aux ombres sévères. Cet échange entre images photo et pièces sculpturales s’est accentué depuis quelques années, à un point tel d’ailleurs qu’on pourrait croire, d’un point de vue superficiel, qu’ils se sont émancipés l’un de l’autre et que chacun forme maintenant une version indépendante et un pan complet de l’esthétique de Jocelyne Alloucherie. Il n’en est cependant rien. S’attarde-t-on quelque peu à examiner les pièces récentes de l’artiste qu’on remarque immédiatement que les cadres qui entourent les images ont une présence trop grande pour n’être que de simples montants rehaussant l’image ou que, dans les images, tout est toujours affaire d’œuvres sculpturales humaines sculptées par la matière de l’ombre sur des pavés qui sont inégaux au point de former eux-mêmes des matières façonnées. Aussi bien, les sculptures, qui apparaissent comme des enclos d’observation des œuvres photographiques marquant le lieu d’où les apprécier, forment-elles aussi les limites d’une géographie au sein de laquelle les images viennent elles-mêmes s’insérer.

J’avais aussi noté combien il s’agissait de faire œuvrer la sculpture comme à l’orée de son déploiement en formes plus affirmées, de la faire travailler sur le seuil de l’indifférencié que proposent les masses minimales, les monuments épurés de l’artiste. On s’était aussi attardé sur la fonction déictique que possèdent en commun photographie et sculpture. Car une certaine tradition montre bien que la sculpture s’élève d’un socle à partir duquel elle sert à désigner ce lieu comme siège d’un événement particulier qu’on souhaite commémorer par le biais d’une pièce taillée. Tout comme la photographie elle-même ouvre l’œil sur un lieu particulier sur lequel elle cherche à attirer l’attention. La sculpture moderne aurait perdu cette fonction et tout son effort aurait tendu, selon Rosalind Krauss, à absorber le socle et à faire de chaque pièce une œuvre nomade, « faisant du monument une abstraction, un pur repère ou un pur socle, dépourvu de localisation fonctionnelle et largement autoréférentiel 7 ».

On conviendra que toutes ces descriptions pourraient s’appliquer aux travaux de Jocelyne Alloucherie. Dans ces situations sculpturales et photographiques, on pourrait en effet parler d’un effort tendant vers l’abstraction, vers la production d’un lieu blanc dans lequel affleurent de multiples significations et des référents divers. Tout se passe en effet comme s’il s’agissait d’une tentative pour dénombrer des possibilités sémiotiques nombreuses, comme si les masses et images nous amenaient sur le seuil de certains lieux véritables, qui auraient servi d’inspiration mais dont on ne saurait exactement dire lesquels ont véritablement servi de modèles. Lesquels il faudrait retenir pour asseoir notre compréhension et commencer une interprétation. Cette sculpture est peut-être table ou autel cérémoniel, cairn ou monticule, sarcophage ou échafaudage. Et cette image montre peut-être une découpe, gratte-ciel ou immeuble de rapport, édifice public ou lieu de culte ou de culture.

C’est qu’on ne peut pas vraiment raisonner ainsi. Il ne faut pas chercher à voir ici ce qu’il en est de ce que « ça veut dire ». Ce qui est échafaudé est une situation interprétative dans laquelle l’identification de la fin dernière de l’artiste vaut moins que la voie qu’il faut suivre pour apprécier cet aleph de possibilités d’interprétation. Au-delà des monuments, paysages, architectures réellement pillés et transformés, c’est à la rencontre avec le soupçon de toutes ces présences communes qu’il faut avancer.

Ainsi, lorsqu’il est question de résistance et d’allotopie constitutives entre sculpture et photographie, malgré tout ce que ces médiums peuvent partager au plan de la commémoration et de leur fonction déictique, leur effort de désignation vers un « là » – fantomatique chez Jocelyne Alloucherie –, il faut sans doute acquiescer aussi. Et même surenchérir : cet effet d’allotopie fait partie d’une stratégie. Cette résistance est entretenue, exploitée, affirmée par tous les moyens possibles. Il en va en effet comme si tout était employé pour explorer toutes les composantes usuelles et attendues qui forment ces médiums : découpe, silhouette, ombre et lumière, grain apparent, « volumineux » de l’image photo, haute densité des épreuves, contraste minimal entre les plages sombres; masses et matières apparemment crayeuses, le granulé des sables et poudres métalliques, rectangle anguleux aux plateaux incurvés, chatoiement de surfaces lisses, pièces sculpturales fait d’enclavements de blocs… Mais le tout est animé dans un jeu continuel où images et masses s’échangent ces caractéristiques définitionnelles fondamentales, où des ponts sont sans cesse conçus pour que des éléments constitutifs de l’un des médiums s’affichent au sein de l’autre. Ponts éphémères et friables, bien entendu.

En fait, tout nous amène à ne plus simplement considérer leur allotopie fondamentale comme un accident, mais comme la conséquence d’une certaine réception critique. Photographie et sculpture marchent difficilement de concert parce qu’ils entretiennent, par le biais de la commémoration, un rapport similaire au réel mais à partir de référents potentiels trop divergents. C’est, du moins, la manière dont on conçoit leur étrangeté fondamentale, tel que l’une et l’autre se dévoilent aujourd’hui dans leurs manifestations en art contemporain. Jocelyne Alloucherie voit en elles deux, et en l’architecture, une sorte de communauté d’esprit essentielle, qui va au cœur de leur identité spécifique : l’effet « du constat inévitable d’une instabilité de l’objet et de la perte continuelle de sa saisie, inscrite dans le flux incessant de la lumière et du temps 8 ». Les formes que révèlent ces trois médiums ne seraient en rien acquises mais éphémères, changeantes, mouvantes.

En fait, il faut considérer qu’il ne peut sans doute plus être question de sculpture et de photographie quand on aborde cette œuvre. – L’artiste elle-même n’a-t-elle pas affirmé qu’elle veut « ignorer ce que sont la peinture, la sculpture, la photographie ou l’installation 9 ». – Il y est plutôt question de recevoir l’effet d’éléments qu’on a désignés comme étant « compositionnels », de ces traits dont on sait qu’ils sont et que l’on dit inséparables des médiums retenus, au détriment et dans l’oubli complet de ce que l’on croit être « photographie » et « sculpture ». Les pièces de Jocelyne Alloucherie travaillent à sans cesse révéler cette ligne de démarcation entre les médiums et à la montrer comme arbitraire, agençant des caractéristiques qui témoignent à la fois de la compossibilité et de l’incompossibilité10 de la mise ensemble des deux médiums. Comme s’il s’agissait en fait de recevoir ces éléments constitutifs de la photographie et de la sculpture hors de toute photographie et de toute sculpture. L’installation, la situation installative que produit Jocelyne Alloucherie, sert d’ailleurs à cela, à cette forme d’oubli. Et je choisis sciemment le terme d’« oubli », à la préférence de celui d’« outrepassement » qui suppose une sorte d’affrontement stoïque et désespéré, une sorte d’absolu de la représentation hors les médiums qui y sont employés. Une sorte de « laisser derrière soi », comme une borne kilométrique que l’on dépasse et oublie une fois dépassée. Sauf qu’ici, on assiste à une opération cent fois reprise, à la volonté travaillée de faire flotter des signifiés potentiels, tous pouvant également coller à l’œuvre sans qu’aucun n’y suffise pleinement.

Il s’agirait donc, pour l’artiste, de faire en sorte que les médiums convoqués par les œuvres, évidemment évoqués par elles, soient en quelque sorte réduits à un ensemble de traits définitionnels, pour être ensuite exploités hors de toute réduction aux médiums à la reconnaissance desquels ils participent. L’œuvre est ainsi conduite vers une réductibilité aux traits spécifiques du médium « photographie » et du médium « sculpture », mais ceux-ci sont ainsi traités, par des opérations de renversement et de transfert, qu’ils en viennent à s’émanciper de la définition à laquelle ils appartenaient pour se présenter comme éléments désormais irréductibles.

Il y a cependant un paradoxe presque insoluble dans les œuvres de l’artiste, un paradoxe hors duquel les pièces ne sauraient apparemment vivre et respirer, ne sauraient rien évoquer. À savoir que les œuvres sont façonnées de sorte que l’on puisse finalement les extirper de toute réduction aux médiums et à ce qu’il est attendu d’espérer de leur réception critique, mais que cette fin dernière est parsemée de références critiques et théoriques propres à la photographie et à la sculpture en tant que médiums distincts. Le choix de tenter de montrer des situations sculpturales et photographiques hors de toute désignation restrictive aux médiums reconnus ne va pas sans un recours attentif à des visées conceptuelles grâce auxquelles ils ont été récemment définis dans l’histoire de l’art actuel.

Quand j’ai choisi d’intituler les sections de cet essai « hors-habitat » et « hors-médium », ce n’était certes pas par coquetterie. C’était plutôt par réaction à diverses réponses et réceptions critiques, lectures auxquelles se sont livrés certains historiens et chroniqueurs. Car, en effet, il est difficile de ne pas chercher à mesurer cette œuvre aux dernières tendances et courants de pensée voletant autour de l’art d’aujourd’hui. Comment ne pas évoquer les écrits des vingt dernières années sur la photographie et sa nature indicielle ? Comment ne pas appeler à la rescousse l’art minimal et l’in situ, le concept de sculpture nomade et de son champ désormais étendu (the expanded field), son sans-lieu ? Alors que c’est à un rapport tout à fait différent que nous convie Jocelyne Alloucherie. Il ne faut plus penser à une sorte d’outrepassement des limites de la sculpture et de la photographie telles qu’on les connaît et apprécie. Il ne faut plus évoquer benoîtement la sculpture minimale, ni évaluer ces œuvres dans leur rapport au postmoderne et à l’installation. Bien sûr, Jocelyne Alloucherie a su intégrer, dans sa réflexion comme dans sa conceptualisation artistique, ces concepts actuels (tel ce « pli » dont il sera question plus loin) qui hantent, définissent et déterminent le paysage théorique de l’art d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas de cela qu’il en retourne essentiellement. Ces éléments, comme les composantes supposées incontournables, définitionnelles des médiums convoqués, ne sont pas autre chose que des balises sur notre itinéraire vers la rencontre des œuvres. Non, ce dont il s’agit plus essentiellement, c’est d’aller vers des objets dont tout suggère en eux qu’ils doivent être oubliés au profit de ce qu’ils suggèrent et éveillent en nous, c’est-à-dire une expérience sur le vif de la mouvance et de la finitude. À ce titre, c’est encore le rêve de l’artiste qui nous en dit le plus long. L’être achoppe éventuellement sur les pans dissous de murs et d’habitats… et s’évade vers son infinitude, son absolu. Les objets ne peuvent donc que lester l’être, le retenir au sol, dans son armure de pavés, de murs, de façades. Cela explique aussi du coup la préférence de l’artiste pour les portes et portails, fenêtres et ouvertures, ces éléments ayant le double et paradoxal aspect de proposer l’habitacle anguleux et l’ouverture vers un ailleurs, donnant ainsi la parfaite mesure de la claustration et de l’envolée. Tout comme l’architecture dont toutes les composantes ne nous ramènent qu’à nous, l’objet, fut-il d’art, n’est rien. En rester à lui n’est que la manifestation d’un fétichisme qui oublie l’expérience artistique pour la cantonner dans les limites de sa représentation matérielle. Mais comment contourner ce nécessaire objet, comment suggérer qu’il ne faille pas en rester là, à ce qu’il en arrive à voiler l’horizon qu’il déploie ? Que peut-on faire sinon trouver le moyen de l’édulcorer, le mettre de l’avant en le submergeant de formes indécises et imprécises, de formes qui font flèche de tout bois, de formes essentielles qui le ramènent ainsi à sa première sensation vive, avant toute duplicité. Tout l’art de Jocelyne Alloucherie tient à cela : à convoquer médiums avérés, formes connues et typées, références convenues et incontournables et à rendre le tout, dans sa composition étudiée, à la fois esthète et simplifiée, friable. Cette friabilité est ainsi une opération entretenue pour que l’être (lire aussi : le spectateur) trouve toujours devant lui un objet polysémique et plurivoque qui conduise immanquablement à percevoir en lui les limites de sa contingence et de sa finitude, pour que se révèle en nous l’expérience de l’infinitude de l’être livré au temps.

Un pli

Un nouveau motif s’est récemment ajouté à la panoplie des outils, surfaces et volumes des œuvres de Jocelyne Alloucherie. Il s’agit du drapé qui, telle une ombre portée, s’étend désormais sur les volumes anguleux des masses érigées. Sur les mausolées crayeux, laiteux, s’étirent de lents voiles aux plis presque solides, imprégnés d’ombres qui sont autant d’incrustations photographiques.

Ce drapé, ce pli n’est pas une figure innocente. On peut, dans un premier temps, le rapprocher de la sculpture. Georges Didi-Huberman et Gilles Deleuze ont livré des ouvrages fascinants sur les significations multiples de ces figures et motifs. Pour le premier, ce drapé apparaît comme une des formes de l’irreprésentable en sculpture. Figure de la tombée ondulante d’une matière fluide, le drapé se fige dans la pierre, enrobe les corps qu’il dérobe et camoufle sous une masse imaginée comme moule et onde. Le corps est ainsi étiré en une masse de plis, intensifié dans cette présence contorsionnée, enveloppé jusqu’à devenir figure virtuelle. Qui plus est, le corps érigé en sculpture, coupé du sol, y revient dans cette chute des tissus. Pour le second, le pli est une manifestation du baroque, mais d’un baroque qui devient la manifestation de plis et replis, de flux et reflux d’une chaîne signifiante dont chaque composante, chaque signe, en cache un autre, sorte de modulation en continu d’une « connotativité » absolue et perpétuelle, une sorte de tombée littérale dans le Signe, comme totalité en venant progressivement à damer le pion au signifié.

Dans le cas du drapé de Jocelyne Alloucherie, il est manifeste que les plis dont elle s’efforce de marquer ces tissus, linceuls recouvrant les monuments, sont eux-mêmes marqués du sceau de l’irrésolution signifiante. D’une part, notons qu’ils ne s’imprègnent pas dans la pierre, qu’ils ne cherchent pas une sorte de représentation-limite par la matière brute du façonnement. Ils la recouvrent, bien au contraire, tel un voile qui se moulerait sur les angles abrupts des constructions géométriques de l’artiste. Sorte de matérialisation à revers – ne vole-t-il pas au-dessus des pièces, formant obstacle à la lumière ? – de l’ombre, le tissu léger crée des protubérances sur la surface plane des sculptures, boursouflant son aire de replis un rien massifs, dans une sorte de densification volumétrique au-dessus (et peut-être au-delà) des masses. Le drapé apparaît donc, dans un premier temps, comme la virtualisation mensongère du volume.

Mais ce n’est pas tout. Car sur les ombres et chatoiements obtenus sous la lumière de la galerie d’exposition se montrent des figures et silhouettes imprécises, presque totalement immergées dans la matière granuleuse de la fibre. Par cette présence photographique, le drap devient à la fois suaire, densification d’ombres venant d’ailleurs, images en formation au-delà de ce que l’ombre et la photographie elles-mêmes peuvent concevoir. Tout cela transforme ce drapé en un élément mitoyen venant intercéder entre sculpture et photographie. De la première, il a la matière, bien qu’en version plus fluide, et il tient de la seconde en cela qu’il est empreinte. En plus, il possède moins les caractéristiques formelles de l’image que son aura, qu’une sorte de présence fantomatique. Car on ne sait trop si ce ne sont pas de véritables ombres qui se coucheraient sur lui. Il n’est en fait jamais loin d’une sorte d’ondulation lancinante; que ce soit son tissu qui danse ou les ombres dont il semble s’imprégner.

Ce motif nouveau vient donc relancer la donne. Car ce pli en quelque sorte rabat l’une sur l’autre photographie et sculpture. Intermédiaire entre les deux, il est lui-même une interface indécise, donnant indifféremment l’un ou l’autre, acceptant en son moiré les plis de l’un comme de l’autre de ces médiums. À l’égal de ce qu’en fait et y voit Gilles Deleuze, cette pliure est comme un espace ouvert dans la représentation, une mince faille donnant à voir que tout n’est pas ce qu’il paraît, qu’il ne suffit pas de s’en remettre aux caractéristiques formelles d’un médium pour comprendre de quoi il en retourne. Le dialogue que l’œuvre entretient avec elle-même, ce qu’elle s’enjoint elle-même de démontrer, de contourner ou de mettre en procès et qui tient à ce qu’elle peut exprimer, par des moyens qui lui appartiennent en propre, bute ici sur cette faille, sur ce pli. Cette manière, certes formaliste, de considérer que l’œuvre en dit beaucoup sur ses propres fondements définitionnels, sur ses propres conditions de possibilité, est ici mise en déroute. Ce drapé montrerait le désir de l’artiste d’œuvrer en deçà ou au delà du médium (à ce niveau, l’une et l’autre possibilités se rencontrent). Le désir de montrer que tout ne tient pas à l’intérieur du médium même. Qu’il faut chercher à mettre en avant une contre-spécificité, en prenant le médium à son premier degré, maintenant ses formes à une sorte de degré infra, de telle sorte qu’on ne sache plus dire si le médium est pris dans une version épurée et abstraite ou, au contraire, fondamentale et matérialiste.


1 Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser », dans Essais et conférences, Paris, éditions Gallimard, NRF, 1958, p. 171.
2 « Conversation, 1995 » (entrevue avec Sylvie Parent), dans Jocelyne Alloucherie. Conversations et œuvres choisies (1993-1999), Montréal, éditions Parachute, 1999, p. 8.
3 Martin Heidegger, « Bâtir habiter penser », op. cit., p. 175.
4 Photo-sculpture, galeries Optica (Guy Bourassa, Paul Lacerte, Alain Paiement) et Oboro (Jocelyne Alloucherie, Patrick Altman, Sylvie Readman), Montréal, du
23 mars au 21 avril 1991.
5 Johanne Lamoureux, « Noir et blanc : précis d’usages plus ou moins vagues », dans La Photographie et l’art contemporain. Actes du colloque, numéro hors-série de la revue Esse, Montréal, 1988, p. 39-41.
6 « Du monument, Jocelyne Alloucherie », dans Chambres obscures. Photographie et installation, Laval, éditions Trois, 1995, p. 21-48.
7 Rosalind Krauss, « La sculpture dans le champ élargi », dans L’originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, Paris, éditions Macula, coll. « Vues », 1993, p. 116.
8 « Conversation, 1999 » (entrevue avec Sylvie Parent), dans Jocelyne Alloucherie. Conversations et œuvres choisies (1993-1999), op. cit., p. 53.
9 « Sur le regard nomade », ibid., p. 41.
10 Les termes « compossibles » et « incompossibles » apparaissent sous la plume de Gilles Deleuze dans Le Pli. Leibniz et le Baroque (Paris, éditions du Seuil, coll. « Critique », 1988). Il qualifie de « compossible » « l’ensemble des séries convergentes et prolongeables qui constituent un monde », et d’« incompossibles » « les séries qui divergent, et dès lors appartiennent à deux mondes possibles »
(p. 80). J’y vois une possibilité de qualifier adéquatement le fait de convoquer, de façon conjointe et concertée, les traits spécifiques de différents médiums, généralement abordés dans leur spécificité, et de juger de leur cohabitation possible.




Source : © Alloucherie, Jocelyne et Sylvain Campeau, Jocelyne Alloucherie, Glissements, Valcourt, Fondation J. Armand Bombardier, 2003, 97 p.

ISBN 2-922769-09-7


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Source : © Alloucherie, Jocelyne et Sylvain Campeau, Jocelyne Alloucherie, Glissements, Valcourt, Fondation J. Armand Bombardier, 2003, 97 p.