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« Iain
Baxter& »
MARIE-JOSÉE JEAN
« Iain Baxter& », Image & Imagination. Le
Mois de la Photo à Montréal, Montréal, McGill
Press, 2005, p. 210-218.
Cette exposition propose une relecture de la pratique d'Iain
Baxter depuis la réalisation de Bagged Place en 1965
jusqu'à ses œuvres les plus récentes en s'attardant
au programme esthétique de la N.E. Thing Co., entreprise conceptuelle
fondée par Baxter en 1966, officiellement incorporée
en 1969 et coprésidée avec Ingrid Baxter de 1970 à
1978. Conçue autour de la personnalité d'entreprise
et du travail de collaboration d'Iain Baxter, l'exposition
présente et documente des œuvres et des idées audacieuses
qui, en quarante années d'activités ininterrompues,
lui ont permis de diversifier ses interventions dans les domaines
de l'art, de l'environnement, des technologies, du commerce
(N.E. Thing Co. a réellement exploité un restaurant
et un laboratoire photographique à Vancouver, de 1974 à
1978) et du marketing (Iain Baxter a été consultant
créatif pour le président de la Brasserie Labatt à
Toronto, de 1983 à 1984). L'exposition permet d'approfondir
quelques thèmes récurrents de sa pratique : le rôle
de l'artiste et la fonction de l'art, les effets de la
globalisation, la société de consommation, les manières
d'habiter et de traiter l'environnement. Artiste de l'ère
de l'information fortement influencé par les théories
de Marshall McLuhan, Iain Baxter porte une attention continue à
l'image et aux transformations technologiques susceptibles de
générer de nouvelles habitudes perceptuelles. Le présent
texte aborde cette question en examinant des œuvres photographiques
et conceptuelles réalisées par N.E. Thing Co. qui interrogent
des zones non visibles de la réalité – des zones
qui appartiennent au domaine de l'activité imaginative.
Imaginer
Depuis l'époque du rationalisme moderne, on conçoit
l'imagination comme la faculté de se représenter
mentalement des images. Cette conception suppose que l'imagination
est une faculté essentiellement visuelle et reproductrice,
un double mimétique du donné visuel. Elle suggère
aussi une dépendance de la pensée à l'égard
de l'image et accorde une importance exagérée
à la vue comme organe de compréhension. On retrouve
analogiquement la même méprise dans le domaine de l'histoire
de l'art, rappelle Thomas Crow, car depuis la Renaissance, les
études qui s'y rapportent sont essentiellement déterminées
par un rapport visuel au monde1. Cette situation est encore accentuée,
ajoute-t-il, par l'usage de plus en plus répandu du terme
« culture visuelle » que plusieurs substituent désormais
à celui d'« histoire de l'art », ceci
pour permettre d'y inclure l'étude d'images
de toutes formes, cinématographique ou publicitaire, par exemple.
Cette approche a l'avantage de favoriser une ouverture disciplinaire
essentielle à l'étude des arts, mais elle néglige
néanmoins tout un pan de l'expérience esthétique
que plusieurs stratégies artistiques des années 1970,
l'art conceptuel entre autres, ont développé en
réaction à l'obsession moderniste pour l'expérience
visuelle pure. Le projet conceptualiste suppose en effet un travail
de distanciation à l'égard de l'expression
de réalités essentiellement visuelles, mais aussi une
mise entre parenthèses du trait objectivant qui la caractérise.
C'est ce qu'affirme implicitement l'objectif principal
de N.E. Thing Co., qui est de « produire de l'information
sensible » tant visuelle (VSI), sonore, (SSI), mobile (MSI)
que celle qui relève de l'expérience (ESI). Élaboré
par Iain Baxter, le programme esthétique de N.E. Thing Co.
(l'expression donne à entendre « anything
», toute chose) reconnaissait non seulement le domaine des réalités
sensorielles mais aussi les jugements, les faits, les idées,
la subjectivité ou l'environnement comme étant
des « informations sensibles ». L'artiste, selon
ce programme, est considéré comme un producteur d'informations
sensibles responsable de les percevoir, de les organiser, de les interpréter
et de les diffuser. Toujours selon ce programme esthétique,
le langage est un mode d'expression privilégié
parce qu'il permet d'accéder à des formes
d'expériences sensibles qui dépassent le seul
rapport visuel avec les choses.
The Idea of a Photograph (1970) est exemplaire de cette manière
de faire. Constituée d'un assemblage de polaroïds,
l'œuvre montre de manière autoréférentielle
quatre épreuves polaroïd encore sous scellé, de
toute évidence en cours de développement, sur lesquelles
nous lisons la description de ce que l'on suppose être
leur contenu : une photographie, une photographie de paysage, celle
d'un nu. La dernière inscription révèle
le mécanisme qui participe à la production des images
précédentes : « An Idea of a Photograph. »
Cette série de photographies s'applique moins à
décrire le processus de révélation des images
qu'à faire fonctionner son concept au niveau de l'imagination.
Elles saturent le regard du spectateur de leur présence, par
leur forme, leur répétition, mais toutefois, en ne montrant
pas les images annoncées, elles donnent accès à
une absence qui fait habilement rebondir la conscience vers un espace
imaginaire. La représentation textuelle exprime avec force
ce mouvement de l'imagination qui, en ouvrant un espace entre
la perception et la mémoire, permet aux processus de conceptualisation
de s'activer.
Dans le même esprit, N.E. Thing Co. réalise à
partir de 1968 une série d'interventions dans des paysages
canadiens et américains où il installe des panneaux
de signalisation sur des routes quelconques. La séquence photographique
reconstituant chacun des parcours nous informe que nous traversons
un Quarter Mile N.E. Thing Co. Landscape. Les images, bien
qu'elles soient fixes, imitent ingénieusement l'ellipse
cinématographique qui, en raccordant des espaces et des temps,
suggère la temporalité du trajet. Une carte géographique,
placée à la suite des images, indique l'endroit,
alors qu'un croquis retrace le chemin parcouru. La N.E. Thing
Co. joue de contradictions qui forcent notre attention : c'est
par la nature descriptive du texte que l'entreprise produit
une expérience de l'espace, c'est par l'immobilité
de l'image qu'elle fait voyager, c'est par l'imagination
qu'elle fait vivre une expérience spatiotemporelle. Pour
N.E. Thing Co., l'image ne saurait relever d'une expérience
statique et encore moins de la seule perception visuelle. Comme l'a
si justement relevé Christophe Domino, ces travaux s'élaborent
à partir de ce « dépassement de l'imaginaire
scopique-statique », ce qui représente une façon
d'investir d'autres espaces sensibles2.
Plusieurs œuvres de N.E. Thing Co. suggèrent ainsi que
l'imagination est aussi un instrument de pensée particulièrement
efficace pour conceptualiser une opinion, une expérience ou
une image. Les expériences esthétiques qu'elle
soumet au spectateur, en particulier celles ayant recours au texte,
démontrent que l'imagination active un ensemble de processus
cognitifs plutôt que la seule activité imageante. À
cet égard, la définition du verbe imaginer rend sans
doute mieux compte de la diversité des activités cognitives
impliquées dans l'imagination – la liste des significations
inclut supposer, fantasmer, voir, concevoir, faire des hypothèses,
penser, envisager, croire, supposer, élaborer. C'est
ce que montre avec éloquence une autre série photographique
intitulée Inactive Verbs que N.E. Thing Co. réalise
en 1969. Sept photographies montrent une personne occupée à
différentes activités cognitives comme la pensée,
le raisonnement, l'émotion, la planification, la sensation,
l'hésitation. Pourtant les images se répètent,
toutes identiques, saisissant le sujet dans une activité introspective
que seule la légende permet de différencier. La documentation
photographique, judicieusement utilisée par N.E. Thing Co.,
sert ainsi à manifester des zones non visibles de la réalité,
non pas en reproduisant les fictions qui abondent dans notre habitat
mental comme savaient si bien le faire les surréalistes, mais
en nous rendant sensibles aux nombreux mécanismes qui participent
aux productions de la pensée et des idées.
2 L'article de Thomas Crow démontre que l'histoire
de l'art conceptuel est souvent confinée au domaine de la visualité
même par ses meilleurs praticiens, tel Buchloh, Wall et Harrison.
« Unwritten Histories of Conceptual Art », Modern
Art in the Common Culture, New Haven, Yale University Press,
1996, p. 212-242.
2 Christophe Domino, « Some Things about N.E. Thing Co. en quelques
remarques et cinq pièces des années 1966-1969 ou portrait
de Iain Baxter en artiste brut du conceptuel », Trouble,
n°3, 2003, p. 152. |