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N.E. Thing Co.
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« Art is all Over »

CHRISTOPHE DOMINO

« Iain Baxter. Art is all Over », ArtPress, n°234, avril 1998, p.50-53.

Signalé comme l'artiste jouissant « d'un degré de succès rarement atteint sur le plan national et international parmi les artistes canadiens à la fin des années 60 et au début des annees 70 1», choisi (aux côtés de Betty Goldwyn et de Michael Snow) pour faire l'objet de la constitution d'un fonds documentaire personnel à l’Art Gallery of Ontario (Toronto), Iain Baxter et son entreprise artistique – au sens propre, puisque N.E. Thing Co est constitué en corporation début 1969 en association avec l’épouse de l’artiste et co-présidente, Ingrid – restent aujourd’hui dans une ombre certaine, vu d’Europe. Alors que cette oeuvre est encore vive, et qu’en ses débuts, dès 1966, elle fut fondatrice et génératrice bien au-delà de son aire propre.

Au travers de N.E.Thing Co Ltd, les Baxter ont fait la preuve d'une pertinence pionnière et envisagé, avec une remarquable légèreté, des enjeux majeurs quant à la nature du geste et de l'engagement artistique, à son ancrage dans la réalité socio-économique, communicationnelle et consumériste. Une dimension qui, au Canada même, ne deviendra clairement politique qu'un peu plus tard, sur la mal-dite « scène » de Vancouver, où Baxter enseigna près de dix ans à partir de 1966. Qui plus est, alors que Baxter travaille de nouveau sous son nom depuis 1978, le propos de NETCO se voit prolongé par l'énergie de propositions que plus de trente années d'activité n'ont pas usées, qui ont en commun une singularité de ton (cela aurait quelque chose a voir avec l'humour, si l'on veut bien donner tout son sérieux à ce mot), une très grande liberté par rapport aux médiums et une vraie générosité dans l'inventivité, liée à la vie quotidienne de l'artiste. Cette même inventivité empêche d'ailleurs toute réduction du travail de Baxter à une sphère de pratique désignée, comme à tout rattachement à un moment historique, fut-ce celui au contour pourtant flou de l'art conceptuel 2 : Baxter s'est décrit comme une « usine a idée », mais surtout, il se révèle d'une rare capacité à mettre en oeuvre la profusion des idées, au stade du projet comme de la réalisation, se reconnaissant dans l'esprit vitaliste du pragmatisme et de l'experience en art tel qu'a pu la décrire John Dewey 3. Earth works (par intervention légère toujours), pratiques conceptuelles, usage des moyens de la communication et jeu sur les codes langagiers et communicationnels, attention au médium photographique - Wall et bien d'autres pourraient lui « devoir » l'usage du caisson lumineux 4 -, peinture, installation, actions et activisme, relevés et constats souvent photographiques, production d’objets (les badges par exemple), plus quelques pratiques marginales, l'enseignement, que la vie artistique de Baxter intègre idepuis longtemps, la restauration (celle que l’on fait dans les restaurants, bien sûr, en l’occurrence, le Eye Scream à Vancouver, en 1977, 1978) ou le conseil dans le monde de l'entreprise (ne fut-il pas consultant auprès du conseil d’administration des importantes Brasseries Labatt).

Cet esprit d'entreprise trouve donc sa forme dans le travail de groupe conduit sous le nom de N.E. Thing Corporation (il faut bien sûr entendre any dans ce N.E.), cette compagnie d'affaires qui opère dans le cadre général du fonctionnement économique pour générer des fonds par une activité d'affaire légitime, de haute imagination et profitable, selon une déclaration de 1971. Les objectifs déclarés de la société sont « i. de produire de l'’information sensitive ; ii. de fournir un service de consultation et d'évaluation, dans Ie respect des choses ; iii. de produire, de fabriquer, d'importer, d'exporter, d'acheter, de vendre et de s'occuper par toutes les façons de choses de toutes sortes ». Pratiquement, NETCO va gérer un laboratoire photo professionnel pour les tirages cibachrome et un restaurant, assurer l'intendance d'expositions personnelles et la participation à des expositions intemationales d'art conceptuel, traiter avec les galeries (Sonnabend, New York), sponsoriser une équipe de hockey sur glace junior et des spectacles de natation synchronisée, produire et diffuser des actions et des informations qui sont les choses (things) par excellence.

Un nominalisme moqueur

Dans un pastiche de l’objectivation conceptuelle, de la rigueur minimaliste, dans une parodie des usages de la société de communication, NETCO entreprend une redéfinition des objectifs et des moyens de la pratique artistique, en considérant toute forme de l'information dans sa saisie subjective comme point d'articulation de l'art, indépendamment de toute notion préétablie de qualité. Le rapport au langage, au centre de certaines propositions des années 70 et 80 comme dans le projet People/langage (1977), rappelle le lien initial à l'art conceptuel, mais Baxter rajoute une distanciation par le recours fréquent à un nominalisme moqueur par littéralité, ou par déplacement. Au croisement des théories de McLuhan, d'un activisme qui doit à dada, à Fluxus, face à l'instauration de la société de l'information, NETCO propose en 1966 son système de description de la culture, le glossaire de la SI pour Sensitivity Information, qui redéfinit les activités de la culture en VSI (visual) qui regroupent les choses des arts visuels, en SSI (sound, musique, poésie parlée, chant...), en MSI pour moving (cinéma, danse...), en ESI, pour Experiential (théâtre, etc), toutes les formes mixtes étant possibles. La NETCO comporte onze départements, dont les A.C.T. et A.R.T. departements pour Aesthetically Claimed et Rejected Things, qui produisent, diffusent et labelisent des relevés et des constats sur les choses du monde selon qu'ils appartiennent ou non à la SI... Ce fondement quasi théorique permet à la fois d'ironiser sur les tentatives de rendre compte formellement de la situation de la culture et de produire un discours sur le réel qui constitue une archive paradoxale, brassant et estampillant des situations trouvées, des paysages, voire des oeuvres d’autres artistes. Une planche de seize diapositives de ces séries a ainsi figuré sur la couverture d'un numéro de Art in America en 1969.

Le goût des Baxter pour Ie relevé photographique s'est élargi d'ailleurs au-delà de ces séries, dans une production incessante. Leur Portfolio of Piles (Portfolio de tas, 1969), relativement connu pour avoir été reproduit dans une publication de Lucy Lippard, renvoyait, dans sa présentation initiale à l'occasion d'une exposition, à une topographie réelle par un repérage sur carte de ces moments d’informes ready made que le principe de série retourne par un effet de formalisation paradoxale. En fait, une même conscience paysagère traverse tous les moments du travail, des années 60 à aujourd'hui, nourrissant les projets souvent très réjouissants des « Recherches en information sensitive sur (...) le phénomène général de l'hiver », comme cette très organique sculpture de neige intitulée P-line Straight (1968); mais aussi ces propositions de pancartes plusieurs fois réinstallées depuis 1968, le 1/4 miles landscape, qui découpe 400 mètres d'attention paysagère au bord des autoroutes ou cette approbation et ce retournement de la logique du paysage vers son regardeur que propose cette autre pancarte : You are in the middle of an N.E. Thing landscape ; ou encore One Canada Video, en cours depuis 1992, un paysage vu au travers d'un pare-brise d’automobile qui fait traverser le Canada en une centaine d'heures.

Aujourd'hui encore, c'est dans le travail de prélèvement photographique ininterrompu de Baxter que coule la veine N.E. Thing. À l'occasion de sa dernière exposition, il apparaît qu'en plus d'un usage très peu pictural de la peinture, les produits de la consommation restent un support privilégié, entre désinvolture et « message », d'un propos sur l'état de la planète et la vie sauvage. L'économie formelle, voire la pauvreté, est souvent encore de mise, tenant à la fois à une non-artisticité que relevait Lucy Lippard dans les oeuvres de NETCO et à une radicalité désinvolte qui ne se donne jamais d'alibi critique, d'engagement autre que celui de l'agir. Ainsi, dans ce dispositif en somme littéral et joyeux, ce Techno compost, cimetière d'appareillage électronique disposé au nom de l'art dans les galeries d'un centre commercial. Une experience de sculpture nostalgique et un rien mortifère, où il est question, dit Baxter, de regarder se faire une sculpture pièce par pièce, dans l'attente pathétique et amusée de voir se décomposer toutes ces choses.


1 Derek Knight, catalogue exposition N.E.Thing CO., the ubiquitous concept, Oakville Galleries. 1995.
2 NETCO n'est que mentionné au détour d'une conversation avec Siegelaub dans le catalogue de l'Art conceptuel, une perspective (Paris 1989), mais est à sa place alphabétique entre Matta-Clark et Nauman dans celui de Reconsidering the objet of art (Los Angeles, 1995).
3 En particulier au travers de son Art as experience, livre au titre programme publié en 1933 et de grande influence sur l'art américain en général.
4 Les relectures diverses des échanges et influences dans les années 60 sur la scène canadienne, qui mettent en scène les Ruscha, les Smithson, les Dan Graham, les Wall, les lan Wallace, sont bien reprises dans Derek Knight, NETCO, the ubiquitous concept, (1995).

Christophe Domino est critique d'art. Vit a Paris.