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Le
quotidien densifié par Claire Savoie
par Marie-Ève Charron
On n’abolit pas le quotidien,
on le détourne parfois, on le densifie.
Pascal Bruckner
Depuis quelques années, le travail de Claire
Savoie met en place une poétique de l’effleurement
et du vertige. Paradoxalement, l’artiste élabore
les paramètres de cette poétique à
travers des dispositifs où les sens du récepteur
sont mobilisés dans toute leur acuité.
Quand ce n’est pas le regard qui est décillé,
c’est le toucher qui est stimulé ou encore
l’ouïe qui est captivée par des strates
sonores exigeantes. L’effleurement consiste donc
ici à ramener à la surface des processus
sensoriels intériorisés. Le vertige, lui,
est une intensification de la présence du corps
perçu et percevant le monde.
Dans la présente exposition, on retrouve l’intérêt
de l’artiste pour les considérations spatiotemporelles
qui fondent l’ancrage du sujet au monde. La voie
empruntée pour ce dispositif apparaît toutefois
plus personnelle que dans les œuvres précédentes
puisque les modalités connues du journal intime
y sont présentes. Chaque moniteur livre sous
forme de capsule le témoignage textuel, visuel
et sonore d’une journée. Dans la foulée
de l’artiste conceptuel japonais On Kawara, référence
avouée, l’artiste a collecté au
quotidien le matériel nécessaire à
la réalisation de ces courtes bandes sonores
et visuelles diffusées en boucle. On y retrouve,
en général, l’inscription textuelle
de la date d’enregistrement, un aperçu
écrit ou sonore de l’actualité et
les confidences de l’artiste, parfois énoncées
à la première personne du singulier, mais
le plus souvent manifestées indirectement, par
l’ombre projetée de son corps, la fébrilité
de la caméra épaule ou encore le rythme
de son souffle.
L’artiste diariste aura par ailleurs volontairement
brouillé le registre des différents récits
qui traversent les «pages» éparses
de son journal. Il y a d’abord celui extrait des
médias de l’information. L’apparition
dans l’image d’éléments textuels
renvoyant à l’actualité mime le
défilement horizontal des nouvelles brèves
diffusées sur les réseaux d’information;
leur infiltration fugace dans l’image, à
même le propos intime de l’artiste, évoque
leur portée envahissante, le bruit de fond qu’elle
installe. Par stratifications et chevauchements, les
pensées subjectives de l’artiste s’ajoutent.
Elles sont tout aussi elliptiques, mais cette fois c’est
pour restituer les processus du travail de la mémoire,
lui qui sélectionne, hiérarchise, isole,
regroupe, bref manipule les traces et les souvenirs
pour les traiter, les conserver. Si le matériel
de chacune de ces bandes se rattache à une journée
spécifique de cueillette, le montage, lui, a
profité du temps qui a passé, il autorise
les retours en arrière, il encourage le palimpseste
et la relecture.
L’artiste a seulement retenu les plans séquences
qui concentraient une qualité de présence,
révélant des détails inspirants,
des coïncidences ou des trouvailles étonnantes
– une pluie qui se gonfle sur la paroi vitrée,
une cicatrice qui respire, une architecture monumentale
qui se liquéfie… Tissés de sources
diverses, les éléments sonores et textuels
complexifient ensuite le plan visuel. La texture de
ces capsules n’est donc pas documentaire; elle
tient du rêve, de la réflexion, de la contemplation
et de l’introspection. La disposition des moniteurs
et leur format, qui est celui aussi des cartes postales
et des photos d’album, favorisent cette perception
en invitant le visiteur à la consultation aléatoire
et intimiste des éléments.
Aussi, étant généré par
le quotidien de l’artiste, le projet engage une
dimension réflexive qui est de l’ordre
de l’élaboration même de l’œuvre.
Les vues de l’atelier et la transcription fragmentée
du carnet de notes de travail ramènent au processus
de création de l’artiste tout comme les
verbes d’action qu’elle décline parfois
en chuchotant : «qui reprend, qui empêche,
qui recommence, qui laisse tomber… ». Les
voix se superposent, s’estompent et s’effacent,
rendant manifeste un certain trouble qui participerait
aussi d’un constat sur les limites, sur les incapacités
: «Je te dis que je suis incapable de faire de
la peinture», peut-on lire à un certain
moment. La présence répétée
de l’énoncé «Je me suis levée
à …» formule par ailleurs avec lucidité
la première condition de possibilité de
ce projet, être en vie, pouvoir attester de sa
présence et, par conséquent, de la fragilité
qui lui est implicite. À travers cette démarche
à certains égards obsessive – ces
exercices journaliers sont toujours en cours –
s’élabore une œuvre confinée
à l’inachèvement, mais par laquelle
le sujet créateur s’invente au quotidien.
Un quotidien densifié.
Pascal Bruckner, L’euphorie
perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur,
Paris, Grasset, 2000, p.142.
Claire Savoie vit et travaille à Montréal.
Elle a participé à de nombreuses expositions
collectives au Canada et en Europe depuis 1984, dont
L’art dans le monde, organisée
par Beaux-Arts Magazine à Paris (1998), Le
ludique, présentée au Musée
national des beaux-arts du Québec, à Québec,
et au Musée d’art moderne de Lille Métropole,
en France (2001-2003), la Manifestation internationale
d’art de Québec (2003), Des espèces
d’espaces, présentée à
l’Espace Vox de Montréal et au Tinglado
2, Centre d’Art Contemporani, de Tarragone, ainsi
que Avancer dans le brouillard au Musée
National du Québec. Après une vingtaine
d’institutions au Canada, le Musée régional
de Rimouski consacrera en 2007, une exposition individuelle
de son travail plus récent. Elle a obtenu les
prix de Galerie Graff (2002) et Louis-Comtois (Ville
de Montréal) en 2005. Ces œuvres font partie
des collections du Conseil des arts du Canada, du Musée
national des beaux-arts du Québec, de la Ville
de Montréal, de la Ville de Sherbrooke et de
Loto-Québec.
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