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Maître
disco triste : Reinke en conversation avec Mike Hoolboom
De 1990 à 1997, vous avez travaillé
à The Hundred Videos, épopée
basse fidélité qui a apaisé ce que
vous interdisait votre surmoi : « […] terminer
cent vidéos avant l’an 2000 et avant mon
trente-sixième anniversaire. Elles constitueront
mon œuvre de jeunesse. » […]
J’ai terminé The Hundred Videos
en 1996. J’y travaillais depuis 1990 et j’avais
d’abord pensé que je ne finirais pas avant
l’an 2000. En réalisant dix vidéos
par année pendant dix ans, je me disais que j’aurais
un corpus d’œuvres de jeunesse et serais
prêt à passer à un travail plus
abouti. D’une certaine manière, la série
concernait le passage à autre chose, le fait
de ne pas rester accroché à une seule
idée, de permettre aux images, projets et désirs
de proliférer sans s’enliser (ou se figer)
dans un seul projet. Je voulais agir vite et à
peu de frais, suivre tout ce qui captait mon attention.
En tant qu’artiste, j’ai toujours opéré
en me racontant deux mensonges. Le premier : les images
existent déjà indépendamment de
ma paternité (j’y reviendrai) ; le second
: je ferai quelque chose de vraiment bien plus tard
et le travail que je fais présentement, peu en
importe la nature, est une sorte de répétition
ou de préparation à cette œuvre véritable
qui est éternellement reportée. The
Hundred Videos a été formidable pour
moi à cet égard : une série d’œuvres
brèves qui se présentent comme autant
d’esquisses, de propositions ou de vœux infimes.
[…]
Everybody Loves Nothing (Empathic Exercises) poursuit
votre recyclage d’images, familières depuis
The Hundred Videos, mais puisant maintenant
dans les Archives Prelinger. Vous avez surtout
utilisé des moments de télévision
(Oprah Winfrey) ou des extraits de documentaires (Lonely
Boy). Pourquoi cette recherche dans des archives surannées
?
Je suis fureteur plutôt que chercheur. Quelque
soit la discipline, je suis plutôt un dilettante
qu’un expert. J’ai quelques aptitudes pour
la recherche et j’ai été embauché
à l’occasion comme chercheur, mais je préfère
généralement recourir aux archives de
façon moins structurée. Le problème,
c’est qu’elles sont bien organisées
et qu’elles visent à être complètes,
en ce sens qu’on y trouve ce qu’on cherche,
mais seulement cela. C’est très bien quand
on sait ce qu’on cherche, mais ce qui m’intéresse,
c’est de découvrir ce que j’ignorais
absolument chercher (catégorie qui comprend la
découverte de choses que je ne connais pas ou
auxquelles je n’avais pas consciemment pensé).
Ne dites jamais à un bibliothécaire et
à un archiviste que vous ne faites que fureter
: ce n’est pas pour cette raison qu’ils
sont là. On doit toujours commencer avec un ensemble
approprié de sujets et fureter en cachette.
Sad Disco Fantasia débute avec la mort de
votre mère, comme le fameux roman de Camus dont
la première phrase est : « Aujourd’hui,
maman est morte. » Mais, contrairement à
ce cri du cœur existentialiste sans affect, votre
œuvre présente des réflexions sur
le monde animal, de la musique pop des années
1970 allègrement organisée sous forme
de boucles et des images d’eau, toutes hantées
par la mort. Charlie Brown a-t-il raison de dire «bonté
divine » (good grief) ? S’agit-il d’un
autre oxymore que l’œuvre explore ?
Oui, je crois en la pulsion de mort, mais n’en
dirai pas plus à ce sujet. (Sauf que, tous et
toutes, nous allons mourir. Et que ce n’est pas
tout le monde qui nous aime.)
Dans plusieurs de vos œuvres, vous annoncez
votre départ, votre mort ou la cessation de production.
C’est fini, déclarez-vous. Final Thoughts
parle également de ces sentiments. N’est-il
possible de réaliser ces films que lorsque la
fin est proche ?
Eh bien, la fin est toujours proche. La fin est toujours
proche et peu importe ce que l’on fait, cela est
toujours indigne, petit et insuffisant, mais pas nécessairement
dénué de valeur et de pertinence. Alors,
on continue à travailler, d’autant que
rien ne semble plus urgent. J’ai donc un nouveau
projet, grandiose et mégalo : Final Thoughts.
C’est le projet d’une vie : j’y travaillerai
jusqu’à ma mort. Il ne sera achevé
que lorsque je mourrai. Il s’agit d’une
collection, en cours, de modules numériques –
images, textes et sons – qui peuvent être
édités sous forme vidéo. Les vidéos
seront réalisées au moyen des modules
des archives Final Thoughts. La première
s’intitulera Anthology of American Folk Song.
[…]
Final Thoughts ne renvoie pas uniquement à
la mort, mais à la fin ou à la limite
des choses en général. [….]
Le début d’Ask the Insects sert
un petit avertissement au spectateur concernant les
jeux de lumière qui l’attendent, les illusions
projetées dans l’espace théâtral,
qui dit : « Amis, évitez la pièce
sombre où l’on s’empare de votre
lumière. » Pouvez-vous nous parler de l’origine
de ce texte et nous dire pourquoi il est suivi de la
reproduction de la couverture de l’album
Dark Side of the Moon de Pink Floyd ?
La citation provient de Goethe. […] Dans la vidéo,
on a l’impression que cette citation renvoie à
la condition du spectateur dans une salle de cinéma.
Les deux dispositifs capteurs de lumière –
le prisme et le cinéma – ne semblent pourtant
pas si différents l’un de l’autre.
Quoi qu’il en soit, il est toujours sage de commencer
avec un avertissement, ne serait-ce que pour des questions
de responsabilité. Cette vidéo est la
première œuvre que j’ai considérée,
non comme une animation en soi, mais comme traitant
d’animation, surtout en ce qui concerne la relation
entre l’image animée numérique et
ses possibles références au monde immanent.
La citation renvoie à un prisme et à une
pièce sombre. La musique de cette section provient
de l’album [de Pink Floyd]. Le titre de l’album
renvoie à un lieu (si ce n’est une pièce)
qui est dans l’ombre, alors que sa couverture
montre de la lumière passant à travers
un prisme. Ainsi, lorsque l’image se résout
et que l’on reconnaît la couverture de l’album
(bien que tout le matériel visuel de cette section
provienne de la couverture, celle-ci n’est reconnaissable
qu’à la fin), elle renvoie à deux
choses distinctes : là d’où vient
la musique et à quoi fait référence
la citation. […] Comme dans une bonne part de
mon travail récent, il ne s’agit que d’un
groupe d’associations. Ce n’est pas un ensemble
de connexions linéaires qui composent un argument
ou un récit. […]
Dans le deuxième épisode d’Ask
the Insects, la voix hors champ dit : « Le
lecteur s’est avéré incompétent
: simplet, facilement distrait et mesquin. » Partant
de la mort de l’auteur, vous allez vers le lecteur
incompétent, sous-entendant bien sûr que
les lecteurs de ce film seront incompétents.
Pensez-vous que le travail que vous avez réalisé
jusqu’à maintenant a préparé
le spectateur pour ce qui s’en vient, haussant
son niveau de compétence, de sorte que vous pouvez
produire des œuvres de plus en plus difficiles
ou complexes ? […]
Oui, je pense toujours que l’idée d’un
corpus est importante. Même si la mort de l’auteur
a été proclamée, d’autres
concepts ont remplacé ce dernier, la signature
numérique par exemple, ou le contrat entre un
texte et son lectorat. Une œuvre peut nous apprendre
à lire les autres œuvres qui composent un
corpus. Si Emily Dickinson ne nous avait laissé
qu’un poème, il ne signifierait rien. Une
poésie d’Emily Dickinson n’a de sens
que parce qu’elle fait partie d’un corpus.
C’est la même chose pour mon travail, bien
sûr, mais on veut toujours dépasser le
genre.
Et pourquoi ne pas insulter les membres du public ?
Après tout, je les aurai prévenus. On
ne s’empare pas que de leur lumière.
J’espère m’améliorer dans
ce que je fais, peu importe ce que je fais, mais j’espère
que cela ne signifie pas nécessairement que le
travail deviendra de plus en plus complexe […].
L’autre voie, celle du poète, favorise,
non pas une complexité croissante, mais une simplicité
et une concision croissantes, un dépouillement
qui ramène à l’essentiel. Les deux
chemins ne sont pas incomparables : les composantes
individuelles deviennent souvent de plus en plus simples,
alors que leurs relations se complexifient. […]
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