YVAN BINET : RÉPERTOIRE D'HORIZONS
La nouvelle Atlantide: une station spatiale sur terre
par Michael Lachance
Les cyprès dans les tableaux de Van Gogh : quoi de plus naturel puisque c’est la Provence. Pourtant la Provence est un environnement construit par des siècles de culture et de négoce, d’industrie et d’occupation humaine. Les cyprès se sont installés dans le paysage provençal pour des raisons de religion et de coutumes. Nous ne mesurons pas combien ces paysages doivent à l’industrie de l’homme. Inversement, nous ne mesurons pas à quel point nous avons « naturalisé » les paysages urbains, une fatalité formelle les aura conduits à être ce qu’ils sont, des monuments panoramiques lisses et sans bords dans une réalité lisse et sans bord. Par définition le mythe rend naturel ce qui ne l’est pas : un paysage qui paraît naturel et originel est mythifié. Ces photographies nous suggèrent un monde mythifié, dans la fixité minérale de l’origine (Répertoire d’horizons d’Ivan Binet), ou dans la fossilisation de l’idéal urbain (Landscapes and Leisurescapes de Doug Hall).
Devant de telles perspectives nous ne sommes pas des touristes de passage : le monde à grande échelle s’adresse à un spectateur souverainement installé pour le contempler, qui saurait prendre en charge toute son étendue par une série d’encadrés. Il n’y a guère de place pour le flâneur et ses vues fragmentées, le promeneur et ses éclipses fulgurantes –, vous et moi lorsque nous pourrions pulvériser les lieux par le pas dansé de l’absence. L’étalement horizontal des panoramas laisse peu de place au hasard, à l’errance psycho-géographique. Le monde « plus grand que nature » ne se donne qu’aux sédentaires. La firme Kodak, partant du principe qu’il existe un point de vue idéal pour chaque site, le baptise « Kodak Point ». Le monde est ainsi ponctué, suivez les pointillés.
Ici rien ne se donne à voir, rien ne transpire de ce qui se « donne » –, soit ce qui ne se peut voir que si cela se donne. Nous ne retenons que ce qui « paraît » si bien, nous manquons l’apparaître géo-poétique lui-même. Nous ne possédons que des vues figées où tout appartient à « l’au-delà du monde ». Le monde est transi dans une extériorité froide, le papier glacé des magazines et des brochures touristiques. La vie est mise hors jeu dans une succession de vitrines. Et pourtant la vie est le milieu ambiant qui nous soutient et par lequel nous accédons à tout, y compris à nous-mêmes.
Lorsque la photographie devient grandeur nature, elle objective un monde. Le monde est posé là, par son dépassement même. En fait ce monde ainsi posé est une multiplicité de scènes urbaines, une série de tableaux naturels, un jeu gullivérien de cartes postales, qui sauront accueillir les bonheurs vitreux des visites guidées et des regards programmés. Entre ces tableaux touristiques il y a le vide, nos grands sites sont les modules d’une base spatiale, ces modules sont reliés par des passerelles. Capsules historico-culturelles jointes par des tapis roulants qui nous font remonter et redescendre le temps. Cette base spatiale se nommerait « Nouvelle Atlantide ». C’est le tourisme dernier cri : revêtez votre combinaison et visitez la terre! En fait la terre se creuse soudainement, il ne reste çà et là que quelques capsules de réalité, ne vous inquiétez pas, nous avons inspecté toutes les rampes d’accès, vous prendrez la prochaine navette, il y aura assez de t-shirts-souvenirs pour tout le monde.
Dolphin Show, Marine World, Vallejo, California, 1999, de Doug Hall. Le cyclo au fond de l’amphithéâtre a pour effet de rendre naturelle une scène dressée pour un spectacle aquatique. Tous ces gens sont assis devant un tableau, un tableau qui représente des rochers et des vague – ils attendent les acteurs marins qui feront de l’avant-scène le théâtre de la culbute-récompense. Pourquoi sommes-nous si fascinés? Rien de plus banal, nous devons nous aussi nous plier au jeu de la culbute-récompense. Spectacle que nous refusons de voir tant que nous en ferons partie – mais ici ce sont des mammifères marins, des êtres simplets qu’on pourrait confondre avec de gros poissons! Nous les faisons sauter hors de l’eau. N’est-ce pas une leçon valable pour tous : il faut savoir surnager avec un air souriant et sauter toujours plus haut pour aller chercher sa pitance?
On s’en inquiétera, avec raison. En effet on ne va plus à la mer mais à une représentation de la mer. Certains diront même que nous n’avons jamais été à la mer, que nous n’avons jamais quitté nos représentations. Nous nous promenons dans le guide, nous déambulons sur la carte. Le guide et la carte, voilà qui est déjà assez aventureux. Quant au territoire, cela ne peut être qu’une mauvaise carte froissée, déchirée… un guide écorné dont les adresses sont périmées, les parcours fautifs. Nos représentations, qui servaient de médiation entre nous et le monde, par une violence qui s’appelle tantôt spectacle tantôt tourisme, deviennent le monde lui-même, du moins le monde dans lequel on se promène avec un panier de supermarché : avec l’appareil photo comme un panier que l’on peut remplir d’images. Cliquez pour mettre dans votre panier. Il a suffi de quelques milliers d’années de civilisation pour inventer le totalitourisme!
Trevi Fountain, Rome, de Doug Hall : ici on ne vient pas voir les sculptures mais la mise en scène touristique, le paysage de t-shirts et caméras. La fontaine patrimoniale est prétexte, on se baigne en ses fonds parsemés de petite monnaie pour recevoir son baptême de touriste, on prend des bains de foule pour le prix d’un pourboire. Enfin tout existe parce que d’autres le voient. Après l’audimat, le vidéomat: je sais combien affluent en ces lieux, puisque j’y accours aussi. Qu’importe si les rochers sont faux, les vagues drôlement sculptées, c’est du baroque touristico-industriel : la forme que prend la gestion du temps dans les espaces publics.
On croirait aborder l’île de Lilliput – mais en fait il s’agit plutôt de l’île d’Atlantide. Nos panoramas urbains sont des images de la perfection, sans délinquance, sans malaise, chacun totalement absorbé dans ce qu’il est venu faire, chacun s’emploie à bien gérer son temps libre comme il gère son temps de travail. Tout le monde participe d’une ère pharmaco-politique où chaque pensée, chaque image, chaque émotion a ses neurotransmetteurs; où chaque événement, chaque lieu et chaque moment a son « Kodak Point » et sa casquette avec logo. Il reste quelques détails à régler, nous cherchons une allitération entre Kodak et Prozac. Tous les points de vue composent la prérogative du chronotope impérial.
Le premier théoricien était aussi un touriste : Solon le theoros rend visite à un prêtre égyptien qui lui raconte l’histoire de l’Atlantide. Ce qui a provoqué la chute des Atlantes c’est l’écart entre l’être et l’apparence, entre leur vie morale et le spectacle magnifique qu’ils offrent à notre admiration. Notre culture est atlantidéenne par deux aspects : elle se veut insulaire, elle voue un culte au spectacle. L’Atlantide était aux Athéniens ce qu’Hollywood, Disney et compagnie sont au monde occidental. La crise relève d’une tension entre le spectacle et la vie, nous multiplions les tentatives de camoufler la crise dans un grand discours pseudo-culturel spectaculaire, par une pléthore de « créations » ou d’« événements » superficiels et dérisoires.
« [Les Atlantes] avaient en effet des façons de penser pleines de vérité et grandioses à tous égards; ils se comportaient avec une mansuétude accompagnée d’intelligence, aussi bien envers les constantes vicissitudes de la vie, que envers les uns les autres. […] Mais […] quand prédomina chez eux le caractère humain, alors impuissants désormais à porter le poids de leur condition présente, ils perdaient toute convenance dans leur manière de se comporter et leur laideur morale se révélait à des yeux capables de voir, puisque, entre les biens les plus précieux, ils avaient perdu ceux qui sont les plus beaux; tandis qu’à des yeux incapables de voir le rapport d’une véritable vie avec le bonheur, ils passaient justement alors pour être beaux en tout au suprême degré et pour être bienheureux, remplis comme ils étaient d’injuste cupidité et de puissance. »
Platon, Critias ou De l’Atlantide, 121a-b.


