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par Anne Bénichou
Lors d’un séjour à Paris au cours de l’hiver 1997-1998,
Vera Greenwood s’adonne à une étrange activité : elle
prend en filature l’artiste Sophie Calle. La proposition
reconduit les stratégies de cette artiste française qui
fonde sa pratique artistique sur l’incursion dans la vie
privée d’inconnus pris au hasard, et à leur insu. Greenwood
réfère plus particulièrement à La filature, une
œuvre photographique et textuelle relatant La filature
de Calle, en 1981, par un détective privé engagé par la
mère de l’artiste, sur la demande même de sa fille, le
détective ignorant que Calle se savait suivie par lui.
Le projet L’hôtel Soficalle1 rapporte
avec une délicieuse maîtrise de la narration les aventures
de Greenwood à Paris. Greenwood refait d’abord l’itinéraire
que Calle avait emprunté en 1981, en photographiant les
lieux, «sans Sophie». Puis, lors du lancement du film
de Calle et Greg Shephard, No Sex Last Night, elle
parvient à prendre plusieurs clichés de l’artiste française.
Mais le déclenchement malencontreux du flash lui est fatal
: Calle repère l’espionne et Greenwood doit dès lors se
déguiser. Greenwood se rend ensuite à l’Agence de détectives
Duluc (avec laquelle la mère de Calle avait fait affaire)
où les patrons, éberlués d’apprendre qu’ils avaient participé
dix-sept ans auparavant à une œuvre post-conceptuelle,
la laissent consulter le dossier, pourtant confidentiel,
de leur cliente. Greenwood appuie son récit par de nombreuses
pièces à conviction : des photographies noir et blanc
et des objets issus de l’aventure. Elle présente le tout
selon un mode muséologique traditionnel : des vitrines,
des panneaux didactiques et une numérotation organisant
le parcours du spectateur.
Que peut-on comprendre de cet hypertexte de La filature ?
Greenwood, avec sa façon singulière de ne pas se prendre
au sérieux, s’attache à débusquer les mensonges et les
omissions de Calle. Certains bâtiments que l’artiste française
évoque ont mystérieusement disparu. L’atelier de Calle,
situé rue d’Ulm, serait en réalité l’Institut Curie dont
le père de l’artiste a été le directeur. Le compte rendu
du détective de l’Agence Duluc ne donne pas la même version
des faits que le récit de Calle. Par la dérision de ces
réflexions, l’effort considérable qu’elles ont nécessité
et l’impossibilité, voire l’inutilité, de les vérifier,
Greenwood montre combien il est vain de se demander si
La filature, et par extension L’hôtel Soficalle,
sont des histoires vraies.
Greenwood opère également un retournement malicieux de
la question identitaire. La filature interroge
la part de l’autre dans les processus de construction
de l’identité. Parce qu’elle se sait observée, Calle compose
une image d’elle-même qui influence son itinéraire. Alors
que L’hôtel Soficalle promet un portrait «authentique»
de l’artiste française, celle-ci ne se sachant pas surveillée,
ce sont en définitive les travestissements de Greenwood
qui constituent le sujet central de l’œuvre. Ainsi, elle
délaisse la surveillance du domicile de Calle pour s’adonner
au plaisir de se faire photographier avec ses multiples
déguisements.
On reconnaît là les enjeux majeurs de l’œuvre récente
de Greenwood. En 1997, Inside Out soulignait l’importance
du regard et des modèles des autres dans la définition
de l’identité, tandis que l’année suivante, High Ground
explorait la part d’invention dans le récit autobiographique.
Dans L’hôtel Soficalle, la citation de La filature
permet à l’artiste d’interroger sa propre démarche artistique.
C’est toutefois avec modestie et distance critique qu’elle
conduit cette opération. Greenwood ne cherche pas à rivaliser
avec les hardiesses de sa collègue française. Elle multiplie
les gaffes et les maladresses. Elle emprunte naïvement
ses méthodes d’enquête au roman policier populaire, en
l’occurrence à l’auteur américaine Sue Grafton, dont elle
intègre plusieurs livres à l’exposition. En adoptant une
attitude «anti-héroïque», Greenwood déconstruit les stéréotypes
de la littérature policière et des personnages qui la
peuplent. Elle nous incite aussi à interroger la façon
dont Calle travaille cette tradition littéraire.
Ce texte a été publié avec l’aimable permission de l’auteur
et de CVphoto, n°54, 2001, page 32.
communiqué de presse (PDF)
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