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Gilles
Mahé. Capital image
par Christophe Domino
À la banalité du programme moderne qu’il
y a à faire de sa vie une œuvre d’art,
Mahé donne une réponse radicale et discrète.
Radicale parce qu’il a fait du travail artistique
une condition de vie, accomplie, partagée et
généreuse, tout à la fois désinvolte
et méthodique. Discrète parce que son
mode de travail artistique se tient au bord de l’art,
du monde de l’art et de l’ambition de la
« création », en dilettante engagé
: il répondait volontiers lorsqu’on lui
demandait « Alors, qu’est-ce que tu es devenu
? – Oh, moi, j’ai repris les affaires de
mon père. – Et il faisait, quoi, ton père
? – Rien… ». Plus reconnue que connue,
très célébrée en particulier
par un cercle d’artistes de toutes générations,
sa trajectoire de travail depuis ses premiers moments
en 1972 s’est nourrie d’une relation intense
à l’image. À toutes sortes d’images
: non par la dimension démonstrative, autoritaire,
volontaire ou virtuose, sainte ou glorieuse de celle-ci,
non pas comme une affaire de spécialiste, mais
au contraire comme le langage séculier, comme
la matière de l’échange et de la
vie sociale, de l’imaginaire ordinaire. En produisant
par le dessin, l’appareil photo, le photocopieur,
la peinture, l’ordinateur, en filmant, en peignant,
en annotant, en collectionnant, en archivant, en recyclant,
en imprimant, en reproduisant, en mélangeant,
en éditant, en dispersant tout ce qui peut tenir
de l’image – depuis le pense-bête
de cuisine griffonné jusqu’au grand art
(sur carte postale) –, c’est la valeur d’échange
de l’image qui l’a occupé tout au
long de son activité. Reprise, reproduite, associée,
publiée, dégradée, retrouvée,
fragmentaire, au second, troisième, xième
degré, par analogies lointaines ou par efficacité
plastique, l’image structure la psyché
comme, selon la vulgate lacanienne, le langage le fait
pour l’inconscient. La part subjective qui peut
s’y investir ne dépend pas, ou pas seulement,
de la nature ou de la qualité de l’image
: un accident graphique, une déchirure peut valoir
une composition construite ou une figure du grand art.
Et peut nourrir l’archive intime, la mémoire
individuelle.
L’œuvre de Mahé relève donc
d’une forme d’invitation à la jubilation
individuelle de l’image, mais aussi d’une
méditation ironique et critique sur l’écologie
des images, sur l’iconomie contemporaine.
Sa pratique n’effleure que de plus ou moins loin
l’art comme territoire axiologique, comme lieu
de hiérarchie et de bénéfices symboliques
ou matériels, tout en même temps qu’elle
en relève exclusivement, par le désintéressement
et la liberté qu’il y met. Ainsi Mahé
a engagé sa personne jusqu’à faire
de son nom d’artiste un nom de marque pour vivre
en quelque sorte à l’abri de ce nom, en
mettant en scène ce point aveugle, ce non-dit
convenu qu’est l’économie de l’art
et surtout de l’artiste. Face à la société
marchande, il joue – voire surjoue – avec
les dispositifs commerciaux, en utilisant de l’image
de l’argent ou en déployant des projets
de contrats inédits avec des collectionneurs
privés et les institutions publiques. Il interroge
régulièrement la condition de l’artiste
face aux conditions de la commande, jusqu’à
proposer, dans le projet Vendu à tous,
d’exécuter une œuvre au choix du commanditaire,
qui décidera de tout, sujet, médium et
prix. L’image comme capital au sens économique
est donc l’un des principes qui structure la démarche,
dans l’équivalence ambiguë entretenue
entre valeur symbolique et valeur vénale. La
mise en circulation des images par tous les moyens de
diffusion est le principe de partage propre à
l’art (il fait sienne dans un courrier de 1998
cette phrase relevée dans un article : «
La mémoire n’existe que si elle s’exprime
publiquement ») mais au-delà, elle rejoint
le principe actif du commerce et de circulation de l’argent.
L’artiste, lui, spécule sur la productivité
du capital image. Mahé aura soin d’organiser
des systèmes de diffusion : le magasin, espace
d’échange par excellence, mais aussi la
diffusion d’information par courrier, l’organisation
de cours de dessin par correspondance ou encore les
dispositifs de consultation que sont Capital d’Essais
(1989) et 365 images (Déposition 1997)
et l’élaboration d’expositions collectives.
Sa disparition prématurée ne lui a pas
laissé le temps d’investir comme il l’envisageait
les possibilités de diffusion d’Internet.
Mais même si elles sont fondées sur sa
personne, ses œuvres-dispositifs demeurent concrètement
actives et productives au-delà de lui-même.
Remerciements à Michèle
Mahé et Marie de Crécy, à Philippe
Rolle, à Yves Trémorin, Aux prêteurs
: Suzette et Rudy Ricciotti (Bandol), au FRAC PACA (Marseille),
FRAC Bretagne (Châteaugiron) et personnellement
à Catherine Elkar pour son soutien.
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