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par
Mark Godfrey
Dix ans après la sortie de Schindler’s
List de Steven Spielberg en 1993, l’artiste
Omer Fast, né en Israël, éduqué
aux États-Unis et résidant à Berlin,
s’est rendu à Krakow dans le but d’en
évaluer les retombées et y a trouvé
une florissante industrie touristique. Des visites guidées
permettaient aux touristes, en majorité des Américains,
de visiter le camp d’Auschwitz aussi bien que
les décors du film. Fast a filmé quelques
unes de ces visites et a interviewé des Polonais
qui, dix ans plus tôt, avaient figuré dans
le film. Certains ont raconté comment lors des
auditions on avait attribué les rôles des
Juifs et ceux des Polonais. Les plus vieux d’entre
eux ont souvent confondu leurs souvenirs des années
1940 et ceux des années 1990. Tous, cependant,
se sont rappelé ce qu’ils avaient vécu
lors du tournage du film en 1993 et ce qui les avait
motivés à faire revivre au cinéma
des scènes de camps de concentration et de chambres
à gaz.
Fast voulait questionner l’«hollywoodisation»
de l’Holocauste en analysant le gigantesque ouvrage
que Spielberg avait conçu selon des méthodes
similaires à celles de Claude Lanzmann (pour
son film Shoah en 1985, Lanzmann n’a
pas voulu utiliser de matériel d’archive
ni faire appel à la reconstitution; il a préféré
remonter le cours de l’Histoire en interviewant
des Juifs et des Polonais qui avaient vécu à
proximité des camps).
Dans son approche critique, Fast n’a d’aucune
manière minimisé ce que les figurants
avaient vécu pendant le tournage et il les a
laissé soigneusement expliquer leur difficulté
d’avoir dû reconstituer des événements
aussi traumatisants de l’histoire polonaise. Lors
du montage sur deux écrans de son installation
Spielberg’s List, en 2003, Fast a cependant
fait un choix déterminant. Sa collaboration avec
un traducteur polonais lui avait permis de se rendre
compte de divergences de traduction dans les entrevues.
Après mûre réflexion, il a décidé
de montrer le même matériel sur les deux
écrans, avec toutefois des sous-titres distincts,
les uns renvoyant aux événements des années
1940, les autres au film de Spielberg. Par exemple,
sur des images d’une visite guidée, on
peut lire sur un des écrans : « En face
de cet édifice, il y avait une des entrées
», et sur l’autre écran : «
En face de cet édifice a eu lieu une scène
du film ». Fast a même utilisé cette
astuce lorsque son interlocuteur était anglais;
mais dans le cas des Polonais, il était parfois
impossible de savoir à quelle époque ils
faisaient référence. Les sous-titres ont
ainsi accentué la confusion entre l’Histoire
et sa représentation, et il est fascinant de
constater à quel point les spectateurs s’y
sont eux aussi laissé prendre. Devant les deux
écrans où les images défilaient
à vive allure, il leur était impossible
de comprendre ce qui se passait. À première
vue, ils ne percevaient que les vibrations lumineuses
provoquées par les formes des sous-titres, formes
plus faciles à percevoir que le contenu distinct
de ces derniers. Ce n’est qu’après
un certain temps qu’ils découvraient le
procédé, procédé qui fait
la démonstration de notre inaptitude à
bien percevoir une oeuvre au premier contact, comme
c’est ici le cas, la fluctuation des sous-titres
attirant toute notre attention — une caractéristique
de l’image vidéo que nous prenons pour
acquise — aux dépens de leur double signification.
Spielberg’s List témoigne de la
complexité de l’entreprise de Fast : questionner
à la fois l’information que le cinéma
et la télévision nous transmettent, et
la manière dont ils le font. En combinant plusieurs
éléments de l’image, tels les sous-titres
et la bande sonore, Fast met subtilement en lumière
le filigrane de leurs significations. Pour ce faire,
il utilise aussi bien des astuces d’insertion
que d’interruption. En 2001, il a loué
des copies de Terminator (1984) dans une boutique
vidéo de New York et, à la trame sonore
des scènes les plus violentes et silencieuses
du film, il a superposé des dialogues, qu’il
avait lui-même enregistrés, d’adultes
racontant les souvenirs les plus violents de leur enfance.
Puis il a retourné les vidéos à
la boutique afin que le triste remède de la réalité
frustre les prochains clients avides de fantasmes schwarzeneggeriens.
Si ces procédés s’apparentent à
ceux de Cildo Meireles, Fast, par ailleurs, dans un
geste de titanesque manipulation, a actualisé
la féroce attaque de Richard Serra contre la
commercia-lisation télévisuelle, Television
Delivers People (1973). Durant l’année
2001, il a enregistré pendant des centaines d’heures,
des lecteurs de nouvelles de CNN s’adressant directement
à la caméra. Il a ensuite transféré
le matériel sur ordinateur, l’a hachuré
en mots et syllabes et en a fait un monologue de dix-huit
minutes, CNN Concatenated, qui reproduit de
manière rapide et chaotique le mot à mot
des lecteurs en question. À la manière
de Serra qui s’adressait directement aux spectateurs
au moyen de phrases défilant à l’écran
(« Vous êtes entre les mains des publicitaires
qui sont les consommateurs. »), les lecteurs de
Fast leur disent pour leur part : « Ça
se voit, vous avez peur… » et admettent
indirectement la façon dont les nouvelles nourrissent
et entretiennent les névroses du public. Aussi
caustique soit-elle, cette oeuvre est également
très drôle car ces chefs de pupitre beaux
parleurs, aux ongles bien polis et au bronzage artificiel
impeccable, énoncent bien malgré eux des
opinions étrangères à leur personnalité.
L’oeuvre la plus récente de Fast se nomme
Godville (2005). Il l’a réalisée
au Living Museum of Colonial Williamsburg, en Virginie,
où les vi-siteurs peuvent converser avec les
membres du personnel vêtus à la manière
du 18e siècle et incarnant divers personnages
de la vie coloniale américaine. Fast a interviewé
ces gens à la fois en tant que personnages du
passé et employés du présent, et
il leur a demandé pour quelles raisons ils travaillaient
et vivaient dans ce musée. Si des endroits de
ce genre peuvent favoriser ce que Fast appelle «
la pornographie du passé », le fait de
confronter les personnages du passé aux individus
du 21e siècle lui a évité d‘y
succomber. Comme on pouvait s’y attendre, plusieurs
autres formes de chambardements se retrouvent dans cette
oeuvre. Fast a découpé les interviews
et déplacé des mots de telle sorte que
le spectateur se demande si la personne interviewée
parle de son personnage du passé ou bien d’elle-même
au présent. Si la même ambiguïté
se produit entre les employés et les visiteurs
du musée, l’approche exemplaire de Fast
fait en sorte que le produit final ne se trouve pas
figé dans une reconstruction spectaculaire (pensons
à l’utilisation que Candice Breitz a récemment
faite du découpage). Ses interventions brechtiennes
s’intègrent de manière cohérente
au sujet et laissent place à une réflexion
critique.
L’installation Godville se présentait
de cette manière : deux films étaient
projetés sur les deux faces d’un écran
flottant, tel qu’utilisé par Michael Snow
en 1974 pour Two Sides to Every Story. Sur
l’une des deux faces, on pouvait voir les interviews
remontées tandis que sur l’autre il s’agissait
d’images du musée et de maisons des employés.
Parfois, on faisait mal la différence entre les
authentiques édifices coloniaux et les demeures
du 21e siècle à cause du penchant des
employés-personnages pour le kitsch de l‘époque.
Suivaient des plans de maisons récentes construites
à la manière du 18e siècle, séquence
qui rappelait le Home for America — revisité
par Fast — de Dan Graham dont les formes minimalistes
laissent place au traditionalisme du 21e siècle.
Tout en décrivant les caractéristiques
humaines et architecturales de Williamsburg, les deux
films se complétaient tout autant qu’ils
s’opposaient. Le spectateur, lorsqu’il regardait
l’un des écrans, se trouvait dérangé
en constatant qu’il manquait ce qui se passait
sur l’autre.
La fin de Godville montre, d’un côté
des images entremêlées d’églises
du Sud, de l’autre un montage de déclamations
d’un acteur noir à propos de ce que Dieu
représente à ses yeux. Il semble que Fast
ait perçu un lien entre la montée de la
religion dans le Sud et la nostalgie souvent perpétuée
par des institutions telle la ville coloniale de Williamsburg;
toutefois sa recherche lui a permis de constater que
cette dernière n’était pas monolithique.
Mais il a bien sûr découvert que le musée
contribuait à maintenir une vision benjaminienne
de l’Histoire, comme par exemple lors de la mise
en scène d’un encan qui a permis aux visiteurs
d’assister à une vente d’esclaves.
Par ailleurs, en faisant les interviews, il a senti
que les employés modifiaient leurs témoignages
en fonction de leur critique de l’administration
américaine actuelle : jouant à être
des sujets britanniques qui remettaient en cause leur
allégeance à la couronne, ils espéraient
que des spectateurs aguerris fassent des parallèles
avec la situation présente des Américains.
Sachant que les employés étaient de diverses
allégeances politiques que ne pouvait contrôler
la puissante idéologie du musée, Fast
décida de pousser l’expérience encore
plus loin. Parfois, pendant leurs monologues, les interviewés
s’adressent à la caméra et accusent
Fast de manipuler leurs propos. Ils lui reprochent également
de vouloir faire d’eux des stéréotypes
et lui demandent où il veut en venir avec son
montage et ses manipulations. Bien entendu, nous ne
pouvons savoir si les employés ont confronté
Fast de cette manière, mais en restructurant
leurs propos à sa façon il a donné
à Godville sa plus grande dimension
critique.
Ainsi Fast questionne-t-il autant la manière
spectaculaire dont l’industrie culturelle représente
l’Histoire de nos jours qu’il explore les
fondements de sa pratique artistique et l’éthique
propre à son art.
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