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par Marie
Fraser
L’image
peut-elle encore aujourd’hui nous éveiller
à quelque chose qui ne soit pas déjà
dans le monde, à quelque chose qui ne soit pas
déjà constitué en image ?
Peut-elle encore nous éblouir ? Peut-elle
encore conduire à imaginer et à percevoir
la réalité autrement ? Quelle place
accorde-t-elle à la conscience ? Inspirée
de la réflexion critique d’Eduardo Cadava,
dans Words of Light: Theses on the Photography of
History, sur la conception de la photographie et
de la mémoire chez le philosophe allemand Walter
Benjamin, cette exposition aborde l’image en fonction
du processus d’éveil, comme un moment d’apparition
et de dévoilement. Évanescent, fluide
et transitoire, l’éveil est l’état
intermédiaire d’un mouvement entre le sommeil
et la conscience, il est ce moment très singulier
où le rêve se dissipe au profit d’une
réalité, d’une lucidité.
Utilisant la photographie, la vidéo ou le film,
les œuvres qui sont présentées ont
toutes cette qualité d’apparition. Quoique
fort différentes, ce sont des images émergeant
de lieux incertains ou inconscients qui semblent surgir
de nulle part.
Filmer, capter
et enregistrer l’instant fragile que traduit métaphoriquement
la notion d’éveil peut sembler un véritable
tour de force. Impliquant une attention particulière
au mouvement et à son inscription dans le temps,
sa nature transitoire invite à être sensible
non seulement à des aspects oniriques et poétiques
mais aussi à des explorations formelles qui transforment
nos habitudes de perception et nos manières de
comprendre la réalité. Ainsi, la caméra
bouge vraiment lentement, les atmosphères lumineuses
sont d’une intensité forte et trouble,
les transformations subtiles frôlent parfois l’aveuglement,
des échafaudages complexes d’images font
basculer la réalité, des effets visuels
nous font passer brusquement d’un registre temporel
et narratif à un autre.
Remettant
en question les propriétés du cinéma,
les films de Mark Lewis ont toujours eu une qualité
particulière. Alors qu’on exige des images
cinématographiques qu’elles fassent quelque
chose, qu’elles nous happent au centre d’une
action, Mark Lewis leur permet tout
simplement d’apparaître. Dans les deux films
tournés au parc Algonquin, Algonquin Park,
September et Algonquin Park, Early March,
l’image dévoile les lieux dans un mouvement
extrêmement ralenti. Comme lors d’un lent
processus d’éveil, les qualités
atmosphériques du paysage — une brume
automnale et un pur éclat de lumière hivernale — confèrent
à l’image une somnolence qui rappelle les
effets sublimes de la peinture romantique1.
Passant de l'abstrait au figuratif telle une apparition,
la nature s’éveille progressivement sous
nos yeux jusqu’à ce que sa dimension sublime
s’évanouisse au profit d’une présence
plus tangible et concrète des lieux. L’image
emprunte sa fluidité à la nature. Mark
Lewis a finement exprimé dans un langage cinématographique
les conditions extrêmement évanescentes
et éphémères de l’image,
ses moments d’éblouissement et d’évanouissement.
Il est bien
connu que la force de l’image peut éveiller
la conscience à une plus grande lucidité
en même temps qu’elle peut paradoxalement
la manipuler ou la rendre aveugle. Si l’on y regarde
de près, les images numériques d’Isabelle
Hayeur invitent à observer la dimension
« paysage » du monde avec un sentiment
d’étrangeté qui nous met à
l’affût des développements industriels
modernes et contemporains. Sous forme de vues panoramiques,
chacune présente un paysage trompeusement idyllique,
une sorte de paradis reconstruit que la dimension désenchantée
vient toutefois rendre inquiétant. La composition
numérique permet un échafaudage sophistiqué
où des lieux sans cohérence se croisent
et se rencontrent grâce à des raccords
visuels quasi imperceptibles. Mais l’atmosphère
à la fois familière et étrange
qui plane sur toute la surface révèle
l’aspect inhumain des lieux, leur facticité,
la perte de leurs propriétés naturelles.
Parcourant les paysages pour en déchiffrer les
moindres détails, l’œil captera les
ruines et les restes en marge des zones où les
civilisations ont bâti leurs rêves et leurs
utopies.
L’éveil
ouvre également sur la mémoire et les
processus inconscients où s’incrustent
des images qui, à tout instant, menacent de surgir
et de réapparaître. Avec Aqtuqsi (My
Nightmare), une de ses premières vidéos
narratives, Mary Kunuk met en scène
un cauchemar qui l’a terrifiée dans son
sommeil alors qu’elle avait onze ou douze ans.
On s’est tous un jour heurté à la
résistance du rêve à se laisser
raconter. Portées par une émotion, une
sensation, les images oniriques perdent leur précision
au moment du réveil et, lorsqu’on tente
de les exprimer ou de les raconter, on se heurte inévitablement
à l’oubli ainsi qu’au difficile travail
de remémoration. Pour figurer son rêve,
Mary Kunuk a joué sur différentes qualités
et textures. On voyage d’un lieu et d’un
temps à un autre, du songe à la réalité,
alors que l’image elle-même change de registre
visuel et narratif, du documentaire à la fiction,
du noir et blanc à la couleur, des images tournées
en vidéo à des dessins animés par
ordinateur. Ces passages sont aussi marqués par
des changements rythmiques qui affectent le défilement
de l’image et du son. Fluctuant et discontinu,
comme l’irruption — les flashes — de
la mémoire, le mouvement varie parallèlement
au rythme saccadé d’un chant inuit qui,
en hors-champ, raconte le cauchemar de la jeune fille.
L’exposition
Fabulation abordera une autre particularité
des images contemporaines à travers le mouvement
inverse du processus d’éveil, non pas du
côté de l’apparition mais de celui
de la transfiguration.
1
Pour une discussion plus approfondie du rapprochement
entre les deux versions d’Algonquin Park et le
sublime en peinture, voir Bernard Fibicher, « Painterly
Aspects. Mark Lewis’s New Films »,
Canadian Art, vol. 20, n° 3, automne 2003,
p. 90-93.
communiqué
de presse (PDF)
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