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Le soi, la chair, le factice
par Rachel Lauzon
C’est en évoquant le factice – bas
nylon couleur chair, fausse excroissance, masse molle
couleur peau – que Jeanne Dunning élabore
une réflexion sur le rapport au corps féminin
qui, au lieu d’interroger le domaine des apparences,
s’enracine plutôt dans la dé-construction
du rapport à la matière charnelle. L’artiste
scrute donc les liens entre la chair et le soi, par-delà
des questions de séduction et de pouvoir.
Corps fragmentés (Scattered Parts),
chair inerte (Getting Dressed), surplus de
peau (On a Platter) : ces thèmes renforcent
la portée équivoque et déstabilisante
des images de Dunning, qui évoquent plus précisément
un certain détachement à l’égard
de la chair. En effet, en plus de considérer
le surplus de chair comme un tout à part entière,
l’artiste semble préoccupée par
les relations paradoxales entretenues envers le corps,
ce qui s’actualise dans son travail par une considération
du corps s’avérant constamment déchiré
entre la dimension protectrice de sa chair et le caractère
étouffant de sa masse. La série The
Blob rend bien compte de ce rapport ambivalent.
Ces images montrent quelquefois le poids gênant
de cette masse aqueuse, tandis que cette même
forme incarne parfois une présence rassurante.
Ce blob évoque donc tout aussi bien la chaleur
apaisante d’un corps que l’absence évidente
d’un véritable corps incarné aux
côtés du sujet; du coup, ce sont les rapports
ambigus entre désir et solitude, réconfort
et vide, fantasme et immobilisme, qui viennent problématiser
la relation entre le soi et le prolongement du soi dans
l’enveloppe corporelle.
Cette difficile capacité à établir
un rapport contigu entre le corps et le monde dans lequel
ce corps existe ressort des œuvres Extra Skin
(Adding) et Extra Skin (Subtracting).
Dans la première, un personnage enfile plusieurs
couches de vêtements couleur peau, faisant ainsi
allusion à un épaississement de la chair
malgré la dimension factice de cette couleur
beigeâtre. Comme si cette nouvelle couche charnelle
quasi prothétique remplissait désormais
un rôle plus près de la protection que
du sensitif. Dans la seconde œuvre, une femme pèle
délicatement (et faussement) la surface de son
épiderme qui s’amoncelle par terre. Ce
sont donc des questionnements reliés au soi qui
émanent de ces images : un contact à nu
avec autrui est-il (im)possible? Comment peut-on réellement
pénétrer sa propre enveloppe corporelle
afin d’entrer en contact avec soi? Et où
se situerait, somme toute, ce soi? À l’intérieur
du corps, ou bien dans notre rapport à l’autre?1.
L’œuvre Trying to See Myself esquisse
sans doute une certaine réponse à ces
questionnements, toujours liés à l’idée
de détachement. Lorsque la femme enlève
en un bloc les épaisseurs de bas nylon enfilés
avec hardiesse, qu’elle réussit à
se dégager de cette enveloppe de fausse chair,
qu’elle replace délicatement ce moule synthétique,
il semble qu’elle soit enfin capable de se «
voir elle-même »; comme si se détacher
de l’empreinte de son corps gisant au sol, tel
un cocon vide, demeurait la seule manière de
constater la réalité de son existence
charnelle dans le monde.
1. Notons que cet intérêt
pour une localisation du soi est aussi au centre des
réflexions de la troisième vague féministe
sur l’identité. Voir à ce sujet
Karyn Stapleton, « In Search of the Self: Feminism,
Postmodernism and Identity », Feminism &
Psychology, vol. 10, no 4, 2000, p. 463-469.
Jeanne Dunning. Née en 1960 à Granby, Connecticut,
États-Unis.
Vit et travaille à Chicago.
La pratique artistique de Jeanne Dunning, qui s’articule
depuis plusieurs années autour de la thématique
du corps humain, est surtout reconnue pour son propos
provocateur et parfois grotesque. Interrogeant la perception
et la connaissance visuelles du corps, l’artiste
examine en profondeur la relation ambivalente existant
entre l’intérieur et l’extérieur
du soi. Le travail photographique et vidéographique
de Jeanne Dunning a fait l’objet de multiples expositions
individuelles et collectives en Amérique du Nord
et en Europe. Il a été présenté,
entre autres, à la Gallery 400, University of Illinois,
Chicago et au Mary and Leigh Block Museum of Art, Northwestern
University, Evanston, Illinois (2006), au CCA Wattis Institute
for Contemporary Arts, San Francisco (2005), au Malmö
Konstmuseum, Suède (1999), au Hirshhorn Museum
and Scuplture Garden, Smithsonian Institution, Washington,
DC et au Museum of Contemporary Art, Chicago (1994). Elle
a également participé à l’exposition
New Photography 14, au Musée d’art
moderne de New York (1998), à la Biennale de Sydney
(1996), à la Biennale de Venise (1995) et à
la Whitney Biennial à New York (1991). Elle a de
plus réalisé une œuvre Web intitulée
Tom Thumb: Notes Towards a Case History pour
le Dia Center for the Arts, New York en 2002. Une première
exposition de nature rétrospective de son travail
a été organisée et mise en circulation
par le Berkeley Art Museum, Californie, en 2006. Les œuvres
de Dunning figurent dans de nombreuses collections publiques
et privées.
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