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Not I : du chuchotement au chuchotement
par Étienne Fortin
« Lorsque j’ai lu Not I pour la
première fois, j’ai fondu en larmes. Ce
texte a produit sur moi un effet émotionnel extraordinaire.
J’ai immédiatement senti qu’il fallait
le dire à toute allure. […] Avec Beckett,
nous avons concentré notre attention sur le rythme,
les cris, l’essoufflement, etc. Mais je ne lui
ai jamais demandé quel était le sens de
cette pièce. La première fois que j’ai
répété la pièce, j’ai
craqué. J’avais l’impression de ne
plus avoir de corps, je n’avais plus de point
de repère dans l’espace. […] J’avais
véritablement l’impression de tomber sans
fin1 ». Voilà le premier contact de Billie
Whitelaw avec le texte de théâtre de Samuel
Beckett intitulé Pas moi en français,
Not I en anglais. Cette pièce, transposée
ici pour la télévision par l’auteur
lui-même avec Whitelaw dans le rôle de l’unique
personnage dénommé « Bouche »,
propose cette chute fatale de l’humain dont le
questionnement s’égrène, dont la
quête de sens avorte, en tout petits, «
petits bouts de rien2 ». Beckett avait déjà
traité de la désagrégation intérieure
humaine métaphorisée par le corps atrophié
à l’occasion des deux derniers volets de
sa trilogie narrative constituée de Molloy
(1948), de Malone meurt (1949) et de L’Innommable
(1949), où un homme-tronc analyse son univers
par le biais de ses sens défaillants et alors
q’une tête-œuf n’arrive même
plus à savoir de quoi elle parle. Avec Not
I, l’humain, l’humaine dans ce cas
précis, n’a carrément plus de corps.
De ces restes humains, tout ce qui demeure est une bouche,
organe de la parole qui, tout en ressentant fortement
l’urgence de dire, n’arrive plus à
le faire de façon compréhensible. Alors
que dans la pièce, « Bouche » se
tient dans le vide, entourée de noir, plongée
dans le néant d’un espace dénudé,
dans le film, Beckett utilise le gros plan et nous rapproche
sensiblement de « Bouche ». Afin de souligner
encore davantage l’essoufflement, l’effritement,
Beckett tourne un long plan séquence, sans plan
de coupe, qui dure la totalité du texte dit par
« Bouche », soit quelque douze minutes.
Avec Not I, nous sommes plongés au cœur
d’une logorrhée ininterrompue, d’un
soliloque effréné. Nous sommes attachés
à l’univers étrange de ces lèvres
qui ont sans doute jadis appartenu à une femme.
De cette bouche qui a sans doute jadis un jour été.
Fabuleuse, Billie Whitelaw halète, inspire, expire
et respire ce poème dramatique. De plus en plus
hachuré, syncopé, du chuchotement au chuchotement,
cette bouche, ces lèvres, ces dents, cette langue
qui nous sont présentés en gros plan,
comme ces cris, ces « What? » et ces questions
incessantes qui retentissent de cet organe emplissant
l’image, nous entraînent au cœur d’un
tourbillon de mots qui s’entrechoquent, se complètent
et s’annulent. Numéro d’actrice de
haute voltige, film intense, propos trouble et troublant,
Not I demeure non seulement un témoin
privilégié du projet artistique de Samuel
Beckett, mais également une preuve de la tragique
beauté de l’univers qu’il met en
place à l’intérieur de son processus
de création.
1. Billie Whitelaw, « Travailler
avec Samuel Beckett », dans Revue d’esthétique
: Samuel Beckett. Paris, Éditions Jean-Michel
Place, 1990, 475 p.
2. Samuel Beckett, Oh les beaux jours suivi
de Pas moi, Paris, Les Éditions de Minuit,
1963 et 1974, 96 p.
Samuel Beckett. Né à Dublin en 1906 et
décédé à Paris en 1989.
On connaît Samuel Beckett comme auteur de la célèbre
(trop, disait-il) pièce En attendant Godot.
Récipiendaire du prix Nobel de littérature
en 1969, cet écrivain que la légende définit
comme un reclus a d’abord écrit des essais
littéraires et des poèmes, puis s’est
intéressé au récit, pour aboutir
au théâtre. L’œuvre complexe
de cet auteur irlandais, français par choix,
témoigne d’une démarche d’écriture
aussi rigoureuse que précise. Tant dans ses pièces
que dans ses récits, dans ses essais et ses poèmes,
tant dans ses mises en scène que dans ses réalisations
pour le cinéma ou la télévision,
Beckett propose ni plus ni moins que la néantisation
de l’humain qui voit son existence de plus en
plus dénuée de sens. C’est par ses
pièces les plus connues (Fin de partie,
1956, Oh les beaux jours, 1961) et ses romans
les plus achevés (la trilogie Molloy, 1948,
Malone meurt, 1949, L’Innommable,
1949) qu’il concrétise ce projet d’écriture
poussé plus loin dans ses textes «matures»
comme Pas, 1976, Soubresauts, 1989
et Pas moi, 1972. C’est ce dernier texte
théâtral transposé pour la télévision
par Beckett qui est présenté dans le cadre
de cette exposition.
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