| |
Détail et immensité dans l'art de Dirk Braeckman
par Gregory Salzman
L'art de Dirk Braeckman allie les sens de la vue et du
toucher. Dans cet art, la vue ne dispose d'aucun but ou
objet défini, et se trouve soumise à un certain aveuglement.
La texture riche et multiple à tous les plans et niveaux
du travail de l'artiste, jointe à l'action de divers obstacles
qui en diminuent la clarté, procurent à son art un caractère
tactile marqué. Une sombre grisaille envahit ses images,
telle un basso continuo profond et soutenu. La
chaleur et la profondeur des tons accentuent le sentiment
d'enfermement, de confinement et de compression spatiale,
tout en soulignant la subjectivité des images. Par ailleurs,
l'emphase portée sur la tactilité s'affirme au détriment
de la lisibilité, de l'articulation et de l'élaboration
du sens. Il est significatif que les images les plus fascinantes
de Braeckman soient celles dans lesquelles le sujet est
présenté de manière incomplète par le gommage et le brouillage
des détails, par le masquage partiel ou par l'oblitération.
Dans le travail des années 2000, l'espace pictural est
généralement moins profond et le sentiment de compression
spatiale s'est intensifié. Les indices de la tactilité
sont de plus en plus contredits par des éléments qui en
diminuent l'apparente solidité. La compression de l'espace,
entraînant une résistance physique et accentuant l'effet
tactile, déjoue également la cohérence rationnelle et
physique. Dans certaines images, des objets aux surfaces
vides ou agissant comme des miroirs liquéfiants sont disposés
au premier plan de façon à bloquer ou à masquer partiellement
l'articulation plastique et les surfaces texturées, minant
ainsi la profondeur implicite et la solidité physique.
L'omission et le brouillage des détails, de même que certaines
autres qualités plastiques qui réduisent la clarté et
la portée descriptives, participent à la transformation
de son art, à son caractère paradoxalement concret et
intangible, de même qu'à l'inscription paradoxale de la
durée et de la suspension temporelle.
L'indétermination de l'espace et des objets crée des possibilités
d'inscription métaphorique, de sorte que dans plusieurs
images la forme passe de la nature morte à celle de paysages
d'une profondeur insondable. Comme dans toutes les images
de Braeckman, l'action de la lumière est trompeuse. Elle
révèle et dissimule. Elle façonne l'espace en même temps
qu'elle le disloque. Elle contribue au caractère matériel
de l'ouvre tout en le sublimant.
Les éclats, les jaillissements et les nébuleuses de lumière
omniprésents dans l'art de Braeckman - ces dispositifs
formels déterminants qui activent l'espace et ébranlent
son uniformité - bouleversent la cohérence formelle tout
en apportant de l'imprévu et de l'instabilité. Au lieu
d'éclairer le sujet, ils l'effacent et se présentent ainsi
comme des imperfections. Ces éléments (anti)formels apparemment
erronés, mais qui sont en fait astucieusement trompeurs,
témoignent du réalisme de l'art de Braeckman. Le dialogue
entre l'intériorité et l'extériorité est alimenté par
les «défauts» mentionnés plus haut, et par l'aspect fragmenté
des images qui intensifie et limite l'impression d'enfermement.
Le contenu hautement prosaïque, ordinaire et inintéressant
des ouvres contribue au caractère à la fois transparent
et opaque de cet art. L'aspect immédiat et la banalité
du contenu s'accordent avec la transparence et la désinvolture
de la présentation et du cadrage, tandis que son mutisme
exprime l'opacité. Dans l'ensemble, le contenu est moins
significatif que le jeu crucial entre le concret et l'illusoire
propre à ce travail. En définitive, les bases de ce travail
: sa médiation entre le dedans et le dehors, son affirmation
tout comme sa négation de la profondeur, la fusion qu'il
opère entre des qualités objectives et subjectives, de
même que son refus de la clarté et de la lisibilité, constituent
les termes qui fondent sa portée, et ce, de manière concertée.
L'aspect intime de l'art de Braeckman, ressenti comme
un enveloppement et une vitalité sensuels, une présence,
une proximité et un contact, refuse et conteste le caractère
abstrait propre à la photographie, son étrange aspect
lisse, sa froideur et sa fixité. L'accès à l'intimité
s'en trouve limité et transformé par la distance insurmontable
et le caractère poignant propre à la pratique photographique.
L'art de Braeckman met à l'épreuve les limites de la photographie,
se penche sur sa spécificité et l'utilise pour suggérer
et traduire des désirs et des préoccupations fondamentales
de l'humanité.
www.braeckman.be
communiqué de presse (PDF)
|
|
|