par
Vincent Lavoie
Déjà,
en 1985, lorsqu’elle réalise d’imposants
tirages à partir d’images d’archives
de la Seconde Guerre mondiale, Hannah Collins, qui amorce
ainsi une réflexion sur les vestiges, photographiques
et architecturaux, de l’histoire contemporaine,
explore le potentiel poético-historiographique
propre à l’actualisation des documents
d’époque. Depuis lors, l’artiste
d’origine britannique, dont le travail photographique
paraît imperméable aux prescriptions de
l’instant décisif, continue de privilégier
les représentations de la durée et de
sonder la profondeur temporelle des choses, l’épaisseur
mémorielle du monde. Le temps, ou plutôt
le cours du temps, pour reprendre le titre d’une
de ses séries photographiques (In the Course
of Time, 1994-1996), les effets (sociaux, économiques,
culturels, etc.) produits par les événements,
et non les scoops, credo privilégié de
la photographie d’actualité, voilà
plutôt ce que représentent ses images ;
non pas des événements liés à
une actualité particulière mais les séquelles
de l’histoire : les restes d’une manufacture
polonaise, les environs d’Auschwitz, un cimetière
juif abandonné, les déchets d’une
tannerie turque, voire la ruine du fonctionnalisme architectural,
comme en témoigne La Mina (2001-2003),
l’œuvre ici présentée.
Tourné
en 35 mm sur une période de 23 jours à
La Mina, complexe résidentiel construit en 1973
sous Franco destiné à sédentariser
les Gitans dans la périphérie de Barcelone,
ce film, diffusé sur cinq écrans de manière
asynchrone, est composé de scènes scénarisées
et de scènes improvisées mettant à
contribution les habitants du lieu. Le choix du format
35 mm, plus complexe du point de vue logistique que
la vidéo numérique, traduit l’intention
de rendre sensible l’acte de représentation,
cela afin de susciter l’attention, l’adhésion
et la participation de la communauté. Telle est
la part sociale et anthropologique de cette œuvre
élaborée comme un événement
collectif. Aux antipodes des images prises à
la sauvette, les représentations réalisées
par Hannah Collins s’enracinent dans les situations
qu’elle a observées : un ancien acteur
de westerns spaghetti arbitre une dispute, un adolescent
rêve de devenir acteur, un homme collecte des
déchets industriels, un autre cloué à
un fauteuil roulant exprime son cante hondo
ou chant profond. Répétition, reprise
et modulation caractérisent ce chant flamenco,
lequel trouve son expression la plus achevée
dans la voix de Camaron, célèbre chanteur
gitan des années soixante-dix et quatre-vingt.
Les incantations de Camaron, sublimes résurgences
de la mémoire gitane, ont été immortalisées
dans la pierre sous les espèces d’un buste
installé sur l’un des squares de La Mina.
À l’arrière-plan de celui-ci, on
peut apercevoir, tel un grotesque contrepoint historique,
les sinistres bâtiments de la cité. Le
télescopage visuel de ce buste et des immeubles,
au demeurant contemporains, exprime toute la contradiction
issue du choc frontal entre un monument, emblème
d’une tradition culturelle singulière,
et une architecture, expression autoritaire d’une
sédentarisation forcée.
La
Mina s’inscrit dans le prolongement des travaux
photographiques antérieurement réalisés
par Hannah Collins, de ceux, plus particulièrement,
où l’environnement bâti est représenté
sous l’angle de ses trans-mutations culturelles.
Voyez, par exemple, cette image (In the Course of
Time — The Hunter’s Space,
1995) représentant un campement gitan improvisé
à partir de déchets de toutes sortes.
À l’arrière-plan, telle une toile
de fond, une forêt délimite un site plus
volontiers assimilable à une décharge
municipale qu’à un camping. Malgré
l’aspect désordonné du lieu, certains
principes fondamentaux de la vie sociale, dont le départage
des espaces publics et privés, sont préservés.
Des aires de circulation ont été aménagées,
les abris sont munis de fenêtres, de portes, de
cheminées et même d’un semblant d’arrière-cour
où jeter ses déchets. Les attributs propres
aux architectures domestiques et à l’aménagement
des espaces publics sont reproduits conformément
au modèle de la propriété foncière
et immobilière. Le droit de propriété,
c’est-à-dire la « légitimité
de l’occupation », procède en l’occurrence
de la récupération de matériaux
certes pauvres (pièces de contre-plaqué,
surfaces de carton, pellicules de plastique, etc.) mais
néanmoins pourvus d’une valeur d’usage.
De la même manière, l’un des chapitres
de La Mina, tourné cette fois à
l’extérieur de la cité, s’ouvre
en montrant une série de chabolas, habitations
de fortune faites de matériaux recyclés,
où l’on reproduit, tant bien que mal, les
configurations canoniques de l’architecture domestique.
Le déchet peut ainsi donc se faire architecture,
à tout le moins refuge, écran, rempart,
lieu de l’ultime retranchement de l’intimité.
Kurt
Schwitters, dans un texte célèbre décrivant
la fondation du Merz au lendemain de la Grande Guerre,
soulignait ainsi la valeur d’usage du déchet
: « On peut aussi créer en utilisant des
ordures et c’est ce que je fis en collant et clouant
[…] De toute façon tout était fichu
et il s’agissait de construire des choses nouvelles
à partir de débris 1.» Aujourd’hui,
l’ordure est surtout l’expression d’un
déchirement, celui du tissu social, et fonctionne
comme le symptôme d’un ostracisme culturel,
qu’Hannah Collins persiste à combattre.
À
la façon d’un kaléidoscope où
couleurs et figures s’entrecroisent et s’entrechoquent,
l’œuvre d’Hannah Collins module les
épisodes de l’histoire, les comprime et
les distend, comme sous l’effet d’une secrète
pulsation. Son œuvre entier est persillé
de temps hétérogènes, irrigué
de récits multipolaires, émaillé
de paroles séculaires. C’est là
que résident toute la complexité et la
justesse des travaux d’Hannah Collins ; dans les
intrications temporelles et culturelles qu’elle
met au jour, dans le dévoilement des souvenirs
retenus, dans la libération
des mémoires préservées.
1 Cité
par Jacques Rancière, «Sens et figures
de l’histoire», dans Face à l’histoire,
Paris, Centre Georges Pompidou, 1996, p. 20.
