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par Marie-Josée Jean
Nombreuses sont les pratiques artistiques s’appropriant
ou mimant des images préexistantes tirées
du vaste répertoire d’images que constitue
la culture visuelle. Un nombre considérable d’artistes
délaissent alors le travail de captation de la
réalité, dans sa forme immédiate
et directe, pour puiser désormais leur référence
à même cette réserve inépuisable.
L’origine de cette attitude esthétique
est souvent associée à la rhétorique
du ready-made, à l’appropriation célèbre
que Marcel Duchamp a faite de la reproduction mécanique
de la Mona Lisa, ainsi qu’à la nature allégorique
du collage et du photomontage pratiqués par les
artistes d’avant-garde. Pourtant, ce nouvel espace
d’imagination avait déjà été
observé au XIXe siècle par Gustave Flaubert
pour qui, comme le rapporte ici Michel Foucault, «La
vraie image est connaissance. Ce sont des mots déjà
dits, des recensions exactes, des masses d’informations
minuscules, d’infimes parcelles de monuments et
des reproductions de reproductions qui portent dans
l’expérience moderne les pouvoirs de l’impossible»1.
Le rapport au monde de Bouvard et Pécuchet
qui se rapporte essentiellement à l’autorité
des livres – ouvrages didactiques, encyclopédies,
œuvres littéraires, essais philosophiques,
textes scientifiques, écritures saintes –
marque avec éloquence ce passage de la référence
puisée dans le réel à la référence
tirée des livres. Toutefois, cet imaginaire ne
se constitue pas contre le réel, au contraire,
il prend forme dans l’espace des livres existants
et se rabat sur le monde réel pour en constituer
un champ d’expériences ajoutées.
Tout comme la bibliothèque, la société
de l’image représente un monument de savoir
et un incubateur d’expériences. Ne peut-on
penser aujourd’hui que le monde dit réel
est aussi devenu la somme des images qui le montrent,
que celles-ci soient fictives ou non?
Les références nombreuses aux images dans
les pratiques artistiques depuis les années 1960
semblent le suggérer. Plusieurs artistes –
tous contemporains d’une société
où la réalité est de plus en plus
souvent redoublée par ses signes – s’approprient
des images existantes ou reproduisent leurs codes et
conventions souvent dans le but d’interroger les
modèles d’expérience auxquels la
publicité, les reproductions d’œuvres
dans les imprimés ou le cinéma les soumettent
désormais. Cette attitude que l’on retrouve
chez plusieurs artistes américains – John
Baldessari, Dara Birnbaum, Barbara Kruger, Sherrie Levine,
Richard Prince, Cindy Sherman, entre autres –
offre également l’occasion d’initier,
surtout dans les années 1970 et 1980, des questionnements
sur l’originalité, le féminisme,
l’identité ou les effets du colonialisme
et de réinterpréter des œuvres tirées
de l’histoire de l’art. En ce sens, cette
attitude repose sur un processus symbolique d’incorporation
de la culture visuelle. D’une part, elle représente
la possibilité de s’approprier les enjeux
et les filiations esthétiques desquels les artistes
se réclament sinon elle permet de s’en
distinguer. D’autre part, elle est symptomatique
d’une subjectivité désormais marquée
par une expérience du monde qui transite par
l’image. Tout sujet aperçoit en effet le
monde qui l’entoure à travers un écran
culturel et historique constitué d’un répertoire
d’images et de significations qui conditionne
sa manière de voir et de penser. Cette vaste
réserve d’images se développe en
un système référentiel désormais
incorporé à notre expérience du
monde. Or, dans le domaine des arts visuels, ce processus
d’incorporation a souvent une visée critique.
La plupart des artistes qui renvoient à des images
déjà existantes mettent en œuvre
un dispositif conceptuel qui leur permet d’opérer
une distanciation essentielle pour ajouter un sens à
la référence convoquée. C’est
ainsi que plusieurs pratiques photographiques et vidéographiques
actuelles mettent à jour les stratégies
rhétoriques des producteurs d’images globales;
désarticulent les codes et les conventions formelles
du cinéma hollywoodien ou des images télévisuelles;
déstabilisent les images publicitaires en parodiant
leurs tactiques, en mimant leurs slogans ou en critiquant
leurs stéréotypes. L’usage de la
référence, si important dans l’art
actuel, offre aux artistes un dispositif efficace pour
observer la culture visuelle et interroger son rôle
dans la production du sens et de l’idéologie.
Il y a plusieurs moyens utilisés par les artistes
pour signaler la présence d’une référence
dans une œuvre. Les marqueurs de références
explicites sont souvent visibles dans les titres par
une mention littérale, par l’indication
de l’origine, par l’usage de l’italique
ou des guillemets. Mais le plus souvent, la référence
apparaît à travers un réseau d’indices
plus ou moins clairs. C’est ce qui se produit
dans les pratiques des quatre artistes réunis
dans la présente exposition. Les œuvres
de Cory Arcangel, Michel de Broin, Stan Douglas et Kevin
Schmidt utilisent le pouvoir allusif de l’image
pour faire subtilement voir les structures sociales,
les systèmes de production ou les conventions
esthétiques qui les engendrent. En ce sens, l’allusion
pourrait être considérée comme l’indice
thématique à partir duquel leurs œuvres
établissent un dialogue. Cette figure de pensée
semble en effet appropriée pour définir
cette attitude esthétique qui inclut toutes les
pratiques reposant sur un mécanisme référentiel.
L’allusion a été traditionnellement
définie comme une manière de penser par
combinaison qui met en œuvre les ressources de
l’implicite discursif pour dire une chose qui
a rapport à une autre sans l’énoncer
explicitement. En ce sens, elle est un énoncé
à risque puisque son contenu référentiel
est susceptible d’échapper à tous
ceux qui ne possèdent pas les connaissances ou
l’acuité d’esprit nécessaires.
Elle est intrinsèquement liée au fait
que la culture est une institution sociale, dépositaire
d’une mémoire collective et de savoirs
partagés. Mais d’après Antoine Compagnon,
l’allusion a connu un nouveau sens depuis que
des théoriciens contemporains l’ont décrite
selon la logique de l’«intertextualité»
renvoyant à tout dispositif mettant deux ou plusieurs
textes en relation l’un avec l’autre2.
L’attention s’est ainsi subtilement déplacée
de la source de l’allusion à la relation
qu’elle nouait désormais. Auparavant l’allusion
justifiait la connaissance érudite des sources
alors que maintenant elle favorise l’analyse intertextuelle
et sémiotique des relations entre énoncés
«allusionnant» et énoncés «allusionnés».
Cela a pour conséquence, précise encore
Compagnon, que «les références explicites
sont donc traitées désormais comme des
signaux allusionnels au même titre que
les références implicites»3.
C’est ce qui explique que l’allusion est
devenue une catégorie globale qui emprunte différents
moyens comme l’appropriation, la citation, la
reconstitution, la transposition ou le remake
pour établir diverses relations entre les énoncés4.
C’est en ce sens que l’allusion est ici
comparée à un système dynamique
dont les composantes sont rapportées l’une
à l’autre selon une interdépendance
dont les effets varient en fonction du type de relation
qu’elles entretiennent.
L’allusion est ainsi utilisée par les artistes
de la présente exposition pour établir
une relation entre l’œuvre et sa référence
de manière à faire reposer la signification
sur des modèles d’expérience que
nous sommes susceptibles de reconnaître : Stan
Douglas emprunte la manière de faire du cinéma
pour transformer une rue de Vancouver en un décor
statique et étrange; Kevin Schmidt pastiche le
langage publicitaire pour en rendre visibles les manigances;
Cory Arcangel s’approprie l’imagerie du
jeu vidéo pour proposer une expérience
inattendue du paysage; Michel de Broin reproduit des
formes minimalistes qu’il trouve parfois dans
l’espace public. Leurs travaux nous offrent également
l’occasion d’observer l’écart
qui sépare l’œuvre et sa référence
de façon à saisir la position critique
que sous-entend ce redoublement: elle peut être
ironique, sarcastique, imitative ou admirative mais
elle reste rarement indifférente au modèle
auquel elle fait allusivement référence.
Nombreux sont ceux qui reprochent à de telles
pratiques allusives d’user d’un détour,
ponctué de références qui sont
à leurs yeux impénétrables, pour
accéder au sens d’une œuvre. Pourtant
l’usage de l’allusion est le plus souvent
lié à une volonté d’impliquer
activement le spectateur dans son interprétation.
La difficulté repose peut-être bien davantage
sur l’effort qu’elle exige.
1 Michel Foucault, «La bibliothèque
fantastique», Travail de Flaubert, Paris,
Seuil, Points, 1983, p. 104-107.
2 Il se réfère notamment à des
théoriciens anglophones et germanophones comme
Udo J. Hebel, «Towards a Descriptive Poetics of
Allusion», cité dans Antoine Compagnon,
«L’allusion et le fait littéraire»,
L’allusion dans la littérature,
Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne,
2000. L’auteur avait auparavant réalisé
une étude exhaustive sur la citation. Voir La
seconde main, Paris, Seuil, 1979.
3 Op. cit., p. 246.
4 Comme Compagnon l’a si justement relevé
: «En particulier, et à la différence
du système de Genette, l’allusion englobe
la citation. Elle ne fait donc pas que renvoyer au texte
allusionné, comme une dénotation, mais
elle enrichit le texte allusionnant par des associations
et connotations illimitées et imprévisibles,
des alluvionnements épais». Op.
cit., p. 247.
Le présent texte est un extrait adapté
de l’essai «Le système des allusions»
qui sera publié dans un ouvrage collectif édité
par la Gallery 44 et YYZ Books.
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