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par
Marie Fraser
Fabulation fait suite à l’exposition
Éveil en proposant d’aborder l’image
contemporaine selon un processus inverse1. Au lieu d’y
voir un moment d’apparition et de dévoilement
comme le suggère le passage métaphorique
du sommeil à la conscience ou du rêve à
la réalité, les artistes regroupés
ici présentent plutôt des situations qui
partent de la réalité pour la transformer
en quelque chose d’imaginaire. C’est moins
vers un état de lucidité que l’image
nous achemine que vers des atmosphères narratives
qui flirtent avec la fiction.
Le philosophe Henri Bergson appelait “fabulation”
ou “fiction” «l’acte qui [...]
fait surgir [...] les représentations fantasmatiques»2.
Source de récits et de fables, la fabulation
est la faculté d’exposer la réalité
sous une forme narrative, que ce soit en se racontant
des histoires, en créant des situations fictives
qui se donnent pour la réalité, en déformant
le réel ou encore en présentant comme
étant authentiques des événements
imaginaires. Affectionnant particulièrement ce
jeu, les enfants construisent des récits fictifs
qu’ils vivent comme la réalité.
Si on cherche à établir une parenté
avec l’image, la fabulation apparaît comme
une métaphore très riche pour décrire
le processus par lequel la photographie et la vidéo
tendent aujourd’hui à montrer la réalité,
mais pour donner naissance à des atmosphères
complexes et potentiellement narratives. L’image
acquiert ainsi la capacité, décrite par
Bergson, de faire surgir des représentations
fantasmatiques, de transformer le réel en quelque
chose de virtuellement narratif et même de présenter
la fiction comme une réalité ou inversement
de montrer le réel comme une construction.
Pour conférer à l’image cette tension
narrative, les artistes ont souvent recours à
la mise en scène et à des procédés
empruntés aux conventions cinématographiques.
Les situations réelles mais reconstruites de
Scott McFarland présentent la
réalité sous des aspects étranges
de telle sorte qu’elles suggèrent la présence
de fictions que nous-mêmes inventons dans notre
esprit. L’image va puiser ce qu’il y a de
potentiellement narratif dans la réalité,
comme si les récits y étaient déjà
mais à l’état latent. Les mises
en scène photographiques minutieusement orchestrées
de Carlos et Jason Sanchez explorent
ce même sentiment en s’inspirant d’événements
et de souvenirs qui, une fois déformés
et amplifiés par l’imagination, perdent
leur aspect normal et deviennent ambigus. Plausibles
mais néanmoins étranges, les scènes
évoquent souvent des moments d’angoisse,
au sein de l’obscurité. Depuis qu’elle
apparaît dans ses photographies, Janieta
Eyre ne cesse de se transformer et de se dédoubler
pour faire surgir de sa propre représentation
quelque chose d’irréel, de fabulé.
En cherchant à créer une sorte de présence
fantomatique, sa nouvelle série de photographies
What I Haven’t Told You explore particulièrement
la tendance de la fabulation à présenter
une production imaginaire de l’esprit comme étant
réelle. Dans ses vidéos, Jesper
Just utilise des constructions et des procédés
cinématographiques pour détourner les
principes de la mise en scène en brouillant notamment
la distinction entre les rôles masculins et féminins
afin de doter ses images d’une complexité
narrative et psychologique. Dans un décor sombre
et désert rappelant l’atmosphère
des films noirs des années cinquante, This
Love Is Silent offre une étonnante réflexion
sur l’amour qui explore l’espace de la réalité,
de la fiction et du rêve.
À chaque fois, la fabulation engage une complexité
et une ambiguïté narratives et visuelles
qui ouvrent l'image et nous interpellent dans l'acte
d'interprétation jusqu'à impliquer notre
propre imagination.
1 Présentée
à VOX du 8 mai au 10 juillet 2004, l’exposition
Éveil regroupait les travaux d’Isabelle
Hayeur, de Mary Kunuk et de Mark Lewis.
2 Henri Bergson, Les deux sources
de la morale et de la religion, Paris, Presses
universitaires de France, 1962, p. 111.
communiqué
de presse (PDF) |
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